L’Opinion

L’Opinion – 22/09/2025

Commencer par la seule France au taux de 2 %, patrimoine professionnel inclus, alors que ce pays a une économie stagnante écrasée par l’impôt, aura pour seul effet d’achever le malade.

La taxe Zucman s’appuie sur une prétendue baisse de la progressivité de l’impôt sur le revenu des très « riches ». Cette dernière assertion, répétée aveuglément depuis deux ans, est le vrai soubassement théorique et politique de la taxe Zucman. Cette dernière vise à s’assurer que la somme des impôts payés par les contribuables ayant un patrimoine supérieur à 100 millions d’euros atteint effectivement 2 % de leur patrimoine.

Une telle taxe pourrait avoir un sens si elle était appliquée au niveau mondial ou a minima au niveau européen – Union européenne plus Royaume-Uni, Norvège et Suisse – à un taux de 1 % hors patrimoine professionnel, mais commencer par la seule France au taux de 2 %, patrimoine professionnel inclus, alors que ce pays a une économie stagnante écrasée par l’impôt, aura pour seul effet d’achever le malade. Le patrimoine professionnel doit être exclu de la base de cette taxe éventuelle car c’est le patrimoine productif de la nation qu’il faut encourager et non détruire.

Dégressivité. C’est une note de l’Institut des politiques publiques (IPP) de juin 2023 qui est supposée avoir établi que, pour simplifier, les très riches ne paient qu’une fraction de ce qu’ils devraient payer et qu’il faut donc les punir, slogan au cœur des manifestations du 18 septembre. Alors que la proposition Zucman est rejetée partout, il faudrait l’appliquer dans la seule France pour « montrer l’exemple ». C’est évidemment absurde sauf à vouloir briser le pays.

Il est essentiel de comprendre que la taxe dite Zucman n’est pas un point de départ mais un point d’arrivée. Si l’on se convainc que les « riches » ne paient pas l’impôt sur le revenu comme les autres, ce qui ne manque pas de sel dans un pays où le décile supérieur de revenus paie 75 % de l’impôt sur le revenu, on n’a pas besoin de justifier la taxe Zucman qui semble naturelle. Or le point de départ est théoriquement faux. Venons-en donc à l’étude de l’IPP qui est le puissant courant sous-terrain sur lequel vogue la jolie barque Zucman.

Le fondement de la note de l’IPP, qui confirme par ailleurs que le 1 % supérieur des revenus paie bien l’impôt sur le revenu au taux marginal supérieur (!), est qu’il faudrait inclure dans le revenu des propriétaires d’entreprises qu’ils contrôlent, les bénéfices non distribués de ces entreprises. Pour les non spécialistes, « bénéfices non distribués » sonnent comme des bénéfices n’ayant pas payé l’impôt sur les sociétés, ce qui est évidemment faux. Ajoutons que les bénéfices distribués, c’est-à-dire les dividendes, sont à nouveau fiscalisées.

Dividendes. Or le point clé est que les entreprises industrielles et commerciales (EIC) qui ne distribuent pas ou peu de dividendes, ne le font pas principalement pour éviter de payer l’impôt sur le revenu mais pour financer leur développement et créer des emplois. On peut discuter des sociétés holding n’ayant pas d’activité industrielle ou commerciale, mais postuler que les bénéfices non distribués des EIC servent à ce que leurs actionnaires ne paient pas l’impôt sur le revenu est une absurdité intellectuelle, économique et comptable. C’est bien sûr la clé de voute de l’étude de l’IPP et le point faible de la taxe Zucman.

En réalité, ce qu’ignorent les auteurs de cette pseudo-étude est que les bénéfices non distribués des EIC sont mis en réserve et constituent les fonds propres des entreprises qui, non seulement financent leur activité et leur développement, mais surtout servent de base à l’analyse des risques des prêteurs aux entreprises. Pas de fonds propres = pas de développement économique et pas de création d’emplois.

Ignorant donc ce point crucial, la note de l’IPP s’embarque dans l’inclusion des bénéfices non distribués dans le revenu des entrepreneurs qui les contrôlent. Et l’on calcule alors le ratio entre l’impôt sur le revenu payé sur les revenus effectivement perçus par le contribuable en y ajoutant les bénéfices non distribués et déjà fiscalisés qu’ils n’ont pas perçu par définition !

Investissement. Si l’on concentre son attention sur les propriétaires des grands groupes mettant en réserve une part importante de leurs bénéfices, on obtient le résultat intellectuellement improbable de l’IPP. Les auteurs de la note calculent donc un taux d’imposition théorique avec un numérateur incluant les impôts personnels des ménages contrôlant une entreprise + les cotisations sociales non contributives et l’impôt sur les sociétés payés par les entreprises contrôlés et un dénominateur incluant leurs revenus réels + les cotisations non contributives et les profits non distribués. Le préjugé fondamental de cette approche est indiqué nonchalamment à la fin du document : les bénéfices non distribués seraient à la « libre disposition du contribuable », ce qui est faux pour les raisons indiquées ci-dessus car une entreprise sans fonds propres meurt.

Par analogie, l’IPP considère que les entreprises en bonne santé, car les autres ne font pas de profits et souvent meurent, ont trop de fonds propres et, comme aurait dit Molière, trop de sang dans le corps : il faut donc les saigner pour qu’elles aillent mieux. Des centaines de milliers d’emplois seraient supprimés si l’on commettait cette erreur.

C’est donc sur la base de l’analyse de l’IPP que la taxe Zucman a pris son envol : les riches ne payaient pas d’impôts – ce qui est faux –, donc il faut les saigner et particulièrement en France, même si c’est le pays le plus fiscalisé au monde.

Est-ce à dire qu’il ne faut rien faire ? Evidemment non.

Dépenses. La France a une dépense publique qui dépasse 57 % du PIB, soit 9 points de PIB de plus que les autres pays de la zone euro avec lesquels elle est en concurrence frontale. Si la dépense publique créait la richesse, nous aurions la première économie du monde. Si elle créait la confiance, nous aurions le peuple le plus optimiste du monde alors que le niveau de pessimisme est très élevé. Le bonheur nous submergerait alors que la violence et la haine de l’autre s’affirment sans cesse.

Si la dépense publique était efficace en France, nous serions au sommet du classement PISA de l’OCDE, tous les jeunes auraient immédiatement un emploi à la fin de leurs études et la violence aurait été éradiquée.

La dépense publique inefficace ne créant ni la richesse, ni le bonheur, et nos performances économiques et sociales étant inférieures à celles de l’Allemagne ou du Benelux mais aussi de l’Italie devenue le quatrième exportateur mondial, il faut donc restructurer la dépense publique pour quelle nous permette d’avoir à nouveau une bonne éducation et une croissance économique enviable respectant l’environnement dans la sécurité publique. Il faut donc réformer l’action de l’Etat et des collectivités locales et freiner la progression apparemment inexorable des prestations sociales qui atteignent le quart du PIB, soit 5 points de plus que chez nos concurrents.

Action publique. Si l’on agit ainsi sur l’action publique, ce qui nécessitera un effort d’au moins trois ans pour engranger des résultats visibles, il peut être utile d’augmenter les impôts des plus riches, pour des raisons essentiellement politiques, dans un plan d’ensemble de la façon suivante :

–La loi de Finances pour 2025 a déjà prévu la création d’une Contribution différentielle sur les hauts revenus (CDHR) instituant un taux minimal de 20 % pour l’impôt sur le revenu des personnes physiques dont le revenu fiscal de référence est supérieur à 250 000 euros pour les célibataires, veufs ou divorcés et 500 000 euros pour les couples. On peut porter ce taux à 23 % pendant les trois années nécessaires pour réformer l’Etat,

–Au cours de ces trois années, les prestations sociales sont indexées sur l’inflation moins 1 %, sans baisse nominale des prestations si l’inflation tombe en dessous de 1 % et avec un ajustement pour les plus basses retraites,

–Les budgets de fonctionnement des collectivités locales ne peuvent pas augmenter plus vite que l’inflation moins 1% pendant trois ans. Ces taux sont modulables en fonction des négociations à mener,

–De plus, la France doit lancer une initiative au niveau européen pour la mise en place dans toute l’Union d’une taxe différentielle de 1 % sur les patrimoines non professionnels supérieurs à 100 millions d’euros. Les prélèvements différentiels sont naturellement versés dans chaque Trésor national.

La contribution des plus riches, déjà fortement imposés en France, vise à accompagner politiquement une restructuration de l’action publique afin que le déficit public soit ramené progressivement au-dessous de 1,5 % du PIB, permettant ainsi d’enclencher une réduction vertueuse du taux d’endettement public. Les négociations au niveau européen doivent s’inscrire dans la mise en place de minima fiscaux et sociaux européens.

Les propositions fiscales délirantes ne doivent pas empêcher de progresser vers un système fiscal et social européen plus juste.

L’Opinion – 9 avril 2024

La guerre en Ukraine est de plus en plus dure et les risques de percée russe des lignes ukrainiennes ne sont pas négligeables alors que la Russie a vraisemblablement doublé en 2023-2024 son effort réel de défense à 6,5% du produit intérieur brut (PIB). Un PIB qui ne s’est pas effondré, car il reste alimenté par les exportations de pétrole, gaz et minerais d’une part, et par le doublement de la production militaire d’armements, d’autre part. Cette année, la Russie produira plus de deux fois plus d’obus que la somme des productions européenne et américaine.

La France devrait dépenser 1,95% du PIB pour son budget militaire en 2024. Sommes-nous réellement prêts à entrer en conflit en Ukraine avec la Russie ?

Avec seulement 185 avions de combat, l’armée de l’Air et de l’Espace ne dispose pas des capacités nécessaires pour soutenir un conflit de haute intensité sur la durée quand la Russie dispose d’un millier d’avions de combat. L’armée russe est forte de 1,5 million d’hommes – et bientôt 1,8 million – (contre 208 000 forces combattantes en France), 14 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins – SNLE – (contre 4 en France), 800 missiles stratégiques ICBM, SLBM et bombardiers lourds (72 en France) et 6 000 ogives nucléaires (contre 290 en France), 2 400 chars (contre 200 en France). Il est évident qu’une menace française fait sourire les Russes.

Recrutement. Mais que se passerait-il si la France portait son effort à 3% du PIB progressivement d’ici 2030 et les années suivantes ? Il est essentiel de passer de quatre à six SNLE-3G pour en avoir toujours deux en patrouille et cinq à la mer en cas de durcissement politique mondial. Le nombre de sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) doit doubler. Mais il faut également déployer une vingtaine de missiles stratégiques mobiles sur terre et porter le nombre d’ogives nucléaires à 800. Le nombre de chars modernisés disponibles doit passer à 400 en relançant une chaîne de production en France sans attendre le char du futur.

La force aérienne doit être rapidement portée à 320 avions de combat avec la préparation nécessaire des bases aériennes principales et des pistes opérationnelles secrètes. Nous devons nous équiper notamment de 120 Rafales F5 le plus rapidement possible, en triplant les capacités de production de son constructeur, car le F5 est doté de la capacité de voler avec des drones de combat. Il faut aller rapidement vers un F6 en capacité de voler avec une douzaine de drones capables de supprimer les défenses adverses.

L’artillerie doit voir ses moyens décuplés en lien avec les enseignements du conflit en Ukraine. Nous devons nous équiper de plus de 300 canons Caesar et d’une centaine de lance-roquettes unitaires (LRU) montés sur des blindés à roues de type Himars, et de capacités de défense sol-air efficaces aussi bien dans les forces terrestres qu’aériennes. Et il faut renforcer considérablement la production de munitions sur le territoire national.

Les forces spéciales françaises doivent être portées à 10 000 hommes dans un effectif opérationnel total qui doit remonter à 320 000 hommes. Compte tenu des difficultés actuelles de recrutement, il faut mettre en place un service militaire de sept fois deux semaines sur sept ans, pour la totalité des hommes et femmes de moins de 35 ans, et proposer aux moins de 25 ans des contrats de dix-huit mois, incluant six mois de formation technique et militaire et conduisant à une intégration dans une réserve active de 140 000 hommes, c’est-à-dire des personnels qui peuvent s’intégrer en moins de 24 heures aux forces combattantes en étant parfaitement équipés et entraînés.

Frontières. Le service militaire ici proposé, dont le développement prendra cinq à sept ans, est clé pour la remontée en puissance de nos armées mais aussi pour la connaissance des forces physiques et mentales de la population, car chaque période de deux semaines comporte une journée d’évaluation mentale et médicale poussée, qui peut être en partie sous-traitée à des laboratoires privés sous contrôle militaire et celui des services de renseignement, et trois journées d’évaluation des capacités physiques qui peuvent être sous-traitées à des associations agréées sous contrôle militaire. Les dix autres journées forment à la discipline, au maniement des armes et à l’information sur les métiers militaires – on peut là aussi faire appel à des associations agréées formées d’anciens militaires et maillant tout le territoire. Ce service devrait susciter naturellement des candidats recensés et informés pour les forces opérationnelles et la réserve.

Il faut passer à deux groupes aéronavals – avec deux porte-avions -, et augmenter fortement le nombre de frégates de combat et de surveillance. La Marine doit se doter de cinq frégates de défense aérienne (FDA), de dix frégates multi-missions (Fremm) et de trois Fremm à capacité de défense aérienne renforcée (Fremm – DA). Le nombre de frégates de surveillance et de patrouilleurs doit remonter à cinquante. Ces forces doivent nous permettre de mieux contrôler nos frontières maritimes proches et lointaines avec l’appui de 70 bâtiments de gendarmerie maritime. Cet effort doit être consolidé par la multiplication du nombre de drones navals et aériens d’attaque et de défense.

Ce programme tient dans les 3 % du PIB. Naturellement, nous n’en avons pas les moyens, car nous avons fait d’autres choix, avec une dépense publique de 56,5% du PIB en 2024 dont 34% du PIB pour la protection sociale – six points de PIB de plus, pour le seul social, que la moyenne de la zone euro hors France. Le déficit public devrait être en 2024 de 5% du PIB et les ressources publiques de 51,5% du PIB – dont 44% du PIB de prélèvements obligatoires (PO). En résumé, 56,5% de dépense et 51,5% de ressources = 5% de déficit.

La dépense publique pour la défense est proche de 2% du PIB en 2024 et celle pour l’enseignement y compris supérieur et la R&D publique est d’environ 7,5% du PIB, ce qui donne une dépense cumulée Défense, Enseignement et R&D – nommons-la dépense DER – de 9,5% du PIB. La dépense publique hors défense, enseignement et R&D est de 47% du PIB en 2024. Nommons-la dépense publique HDER.

Technologies duales. Dans le cadre d’un sursaut national favorisant une réindustrialisation verte et la hausse du budget de la défense à 3% du PIB d’ici 2030, la croissance devrait atteindre 1,5% par an de 2025 à 2027 et 2% par an en 2028-2031, notamment sous l’effet d’une réindustrialisation civile et militaire effective.

Afin de ramener le déficit à 1% du PIB tout en augmentant le budget de défense, il faudrait réduire la dépense publique en sept ans à 52% du PIB. On continuerait néanmoins de garder la protection sociale la plus chère du monde.

On peut y parvenir en gelant en euros constants la dépense HDER qui baisserait ainsi de 47% du PIB en 2024 à 41,5% du PIB en 2031 et en augmentant la dépense défense, enseignement et R&D de 9,5% à 10,5% du PIB à cette échéance. En résumé arithmétique pour la dépense publique totale, 56,5 – 5,5 + 1 = 52% du PIB en 2031. Avec des ressources publiques de 51% du PIB en 2031, le déficit s’établirait à 1% du PIB. La dette est encore à 95% du PIB en 2031 mais elle baisse rapidement ensuite en maintenant le déficit à ce niveau. Les PO demeurent à 44% du PIB pendant toute la période.

Ce plan ambitieux et cohérent referait de la France une puissance majeure en Europe ainsi que dans le monde et contribuerait de façon extrêmement significative à la réindustrialisation du pays, car ces technologies sont duales – civiles et militaires.

Pas de panique, cher lecteur ! Il ne va rien se passer et les Russes vont pouvoir continuer de sourire. Mais il est important de savoir qu’il existe un chemin hors de notre médiocrité actuelle collectivement consentie.

L’Opinion – 15/01/2024

La France a atteint le sommet de sa puissance relative dans le monde en 1999, si l’on mesure cette puissance par sa part dans les exportations mondiales de biens et services qui signale notre influence à l’international. Cette année-là, nous avions une position financière extérieure nette positive, signifiant que nous étions « créditeur » sur le reste du monde. Enfin, nous étions perçus comme la quatrième puissance économique mondiale et une puissance stratégique crédible.

Depuis, nous avons perdu la moitié de nos parts de marché dans le monde, notre niveau de vie a baissé de 15% par rapport à l’Allemagne et aux Pays-Bas, nos industries automobile, pharmaceutique, mécanique ou aéronautique ou agroalimentaire se sont étiolées, le monde agricole est en déshérence…

Que s’est-il passé au cours du dernier quart de siècle pour que nous apparaissions, au début de 2024, comme un pays affaibli et fracturé ? Et pourquoi ce démarrage en 1999 ?

Les trois raisons de ce marasme et de cet abaissement sont la désindustrialisation, le déraillement de nos politiques économiques et sociales, la désidentification de l’être national.

Révolution. La première racine vient de l’idée radicalement fausse qui décrète dans les années 1990 que nous sommes entrés dans un monde post-industriel et post-travail et qu’il faut donc partager le travail en laissant l’industrie s’atrophier. Or, au même moment se déploie une nouvelle révolution industrielle totale, celle de l’informatique qui prend son essor dans les années 1990 avec Internet et la mise en réseau de centaines de millions de micro-ordinateurs. Nos élites se convainquent à tort que nous sommes dans un monde post-industriel alors que la Nouvelle Révolution industrielle est hyper-technologique et hyper-industrielle. Les nations comme les individus peuvent se tromper, mais nous allons persévérer dans cette sottise jusqu’à la gifle du Covid qui montre ce qui se passe quand on n’a plus d’industrie : pas de masques, de tests, de vaccins, puis pas de microprocesseurs en 2022, puis pas d’électricité à l’hiver 2022-23, etc.

La deuxième racine vient de l’entrée « accidentelle » dans la zone euro. Accidentelle car nous ne voulions pas de la discipline que cela impliquait. La dette publique était déjà à 60% du PIB en 2000 et double quasiment en 2023. Il aurait fallu comprendre et accepter qu’en nous liant à l’Allemagne par la monnaie, nous devions progresser tout comme elle en termes de compétitivité tout en maintenant notre dette publique au niveau allemand. Déraillement des politiques économiques et sociales.

Il fallait surtout ne pas se décaler sur le coût du travail. Or nous mettons en œuvre la semaine de 35 heures en 2000-2002, que les syndicats ne demandaient pas, alors que les Allemands votent les réformes Hartz du marché du travail en 2003-2005. Les industries commencent à redéployer leurs usines hors de France alors que les Allemands investissent dans les leurs en Allemagne.

En se laissant désindustrialiser depuis le début des années 2000 – avec une part de l’industrie manufacturière dans le PIB qui a chuté d’un tiers de 2000 à 2022 -, désélectrifier en fermant de nombreuses centrales électriques et en sous-investissant dans les autres depuis 2012, dérobotiser – en ayant un nombre de robots inférieur par millier d’ouvriers à l’Espagne et l’Italie -, le France s’est auto-suicidée au cours du dernier quart de siècle en termes de compréhension du monde dans lequel elle opère et de capacités stratégiques relatives à celles de ses concurrents.

Cet affaiblissement s’est traduit par l’apparition d’un déficit extérieur croissant à partir du milieu des années 2000, qui est devenu préoccupant dans les années 2010 et grave dans les années 2020. Alors que la position financière extérieure de la France était encore à l’équilibre en 2002-2003, elle s’est établie au montant négatif de -1150 milliards d’euros ou -43,5% du PIB à fin 2022.

Effondrement scolaire. La troisième racine résulte des réformes du système éducatif introduites dans les années 1980 aux années 2010 : réforme Savary-Legrand de 1982 (« adaptation » des programmes nationaux à la diversité des élèves, réduction des durées d’enseignement), loi Jospin de 1989 (basculement du centre de gravité du système éducatif, de la recherche d’excellence au bien-être des élèves), réforme des lycées de 2010 visant à réduire « la suprématie excessive de la série scientifique », avec le premier effondrement massif du niveau des élèves constaté par l’étude Pisa de l’OCDE de 2012. Puis déconstruction du collège par Najat Vallaud-Belkacem en 2015 déclassant les enseignements du latin et du grec, supprimant les classes bilingues et européennes, et généralisant la baisse du niveau dans les apprentissages au nom de l’inclusion. En 2023, la France affolée se voit ridiculisée par une nouvelle évaluation Pisa.

Sous-jacents à ces réformes, s’imposent le refus de l’effort dans la recherche de l’excellence, mais surtout le mépris de ce que l’on est, de sa propre histoire au point d’évacuer des enseignements les grands personnages historiques qui ne servaient pourtant qu’à illustrer le don de soi, la bravoure, la recherche de l’excellence, le combat pour la liberté, etc.

Ces trois racines sont devenues des arbres, puis des forêts en feu qui ont recouvert de cendres l’enseignement républicain mis au service de l’abandon de notre identité de nation laïque vouée à l’excellence et à la raison depuis les XVIIe et XVIIIe siècles. Le wokisme, galopant dans le monde universitaire, parachève la déconstruction.

Durée. Le point clé est que ces racines se sont forgées en paradigme dominant de la pensée des élites dans les années 1990 et structurant nos politiques économiques et sociales dans les années 2000 et 2010 : 1/ La désindustrialisation prépare l’avenir post-industriel, post-travail, (alors que nous sommes dans une révolution hyper-industrielle), 2/ La zone euro nous protège de nos dérives (alors qu’elle favorise l’effondrement des faibles), 3/ L’abaissement du système éducatif prépare l’inclusion dans la diversité (alors qu’elle se traduit par un effondrement général du niveau et la montée des violences et des séparatismes à l’école).

Depuis 2022, on parle de réindustrialisation, de relance du nucléaire, du retour de l’excellence à l’école. Nous serions donc sauvés. Balivernes !

Le paradigme qui a favorisé la désindustrialisation, la dérive des politiques en zone euro et l’effondrement de l’école, s’est construit de 1981 à 1996, a gouverné la France de 1997 à 2021, et continue de dominer les politiques publiques (par exemple, on ne peut pas réindustrialiser les friches, car il faut préserver la faune et la flore qui s’y est installée !). Le déficit public reste à un niveau stratosphérique et le poids de l’industrie manufacturière dans le PIB a continué de baisser jusqu’en 2022 et probablement 2023.

Un paradigme se construit sur la durée, pendant des décennies, ne peut s’effacer que sous les coups de boutoir du réel et par une révolution conceptuelle que le pays continue de refuser.

La France est aujourd’hui un pays stratégiquement à l’arrêt dans un monde en mutation rapide avec la montée des tensions internationales, les ambitions du Grand Sud, la fracturation de l’Europe et le renouveau industriel des États-Unis.

Et, surtout, nous ne sommes pas vraiment sortis du paradigme destructeur qui règne en maître sur nos politiques depuis au moins un quart de siècle. Pour en sortir vraiment, il faudra construire un nouveau paradigme fondé sur l’excellence, la compétitivité, la réindustrialisation verte en impératif absolu, la volonté farouche de rétablir les fondements de notre identité afin de pouvoir nous rouvrir au monde.

Pour y parvenir, il faudra balayer ce qui reste des générations qui ont construit ce paradigme monstrueux, qui sont encore à des postes clés et qui ont nommé leurs semblables à la tête du pays. Un changement de Premier ministre sans changement réel de paradigme n’apportera rien.

Il n’y a pas d’alternative à une révolution totale.

L’Opinion – 27 octobre 2023

Les dernières nations démocratiques libres et indépendantes font face au double défi de la destruction par les cours de justice mondialisées et de la constitution du Grand Sud.

Un débat fondamental se développe, finalement depuis peu avec l’ampleur requise, sur la création de droits dits universels des hommes à être admis dans n’importe quelle nation démocratique (qui n’existent pas dans les dictatures et démocratures qui enserrent aujourd’hui 85% de la population mondiale), au nom du droit d’asile. Et ce, même lorsqu’il s’agit essentiellement d’un droit fondé sur l’opportunité économique de profiter de la prospérité du pays dans lequel on s’impose.

Ce droit d’asile extensif englobe la lutte contre les discriminations, recevant une extension quasi illimitée, et est sous-tendu par l’idée fondamentale de la négation de l’existence de la nation comme entité sensible, car exprimant une identité politique et culturelle et une envie de vivre ensemble fondée sur des valeurs communément acceptées. Ce droit d’asile extensif porté par les cours de justice que l’on peut qualifier de mondialisées au sens où elles nient la supériorité des Constitutions sur les traités et lois nationales alors que cette supériorité de normes est un principe constitutif de la démocratie libérale.

Non seulement la nation n’a plus d’existence philosophique et politique fondamentale, mais elle est instituée en ennemi de l’Empire des droits universels proclamés par les cours mondialisées. Le premier paradoxe de cette lutte est que celles-ci ne s’attaquent qu’aux démocraties libérales, qui accueillent moins de 15% de la population mondiale, car les dictatures et démocratures sont hors de lors portée. Le deuxième paradoxe est que seules les démocraties sont interdites de « nation » alors que les dictatures affirment sans limites les droits de leur nation totalitaire au service d’un parti unique ou d’un chef tout-puissant.

Affrontement.

Or la nation démocratique est bien le seul réceptacle de la volonté de vivre ensemble librement, avec une langue et une culture communes, une sécurité sociale qui lie les individus par une solidarité effective et permanente, une police qui fait respecter la loi et une armée qui défend la communauté nationale. Les droits que garantit la nation lorsque son Etat est efficace, droits de justice et de sécurité, d’éducation et de santé, et de développement intellectuel et moral, sont les vrais droits réels du citoyen d’une nation démocratique. Les nations démocratiques ont un droit absolu de définir le type de société auquel elles aspirent, de déterminer les comportements individuels conformes à leurs valeurs et de s’opposer de façon radicale aux comportements individuels qui les menacent comme aux oukases de l’Empire des cours mondialisées.

Ce n’est pas la première fois que la nation et l’empire s’affrontent.

Deux grandes étapes ont marqué la préparation de la modernité rationnelle laïque après l’effondrement de l’empire romain : l’apparition de l’Etat royal, national et souverain, et la séparation du temporel et du spirituel.

Afin de reconstruire un instrument d’action collective pour assurer la paix et l’ordre public, après la chute de l’empire romain, deux formes d’organisation politique se dessinaient : l’empire, comme rassemblement du monde connu, et la cité (au sens du modèle grec) comme implication de chacun dans la décision commune. Or, pour favoriser l’affirmation d’un pouvoir politique indépendant du pouvoir temporel et spirituel tout puissant d’une Eglise hégémonique en Europe à partir du IXe siècle, l’empire se révélait trop lié à cette dernière, et la cité trop faible. Il fallait « inventer » une forme politique moins limitée que la cité et moins universelle que l’empire. Et ce fut la monarchie nationale qui se développa pour assoir l’indépendance du temporel, c’est à dire du prince souverain, tout en permettant à l’Eglise de consolider son emprise sur le spirituel (voir notamment Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme, Calmann-Lévy).

La monarchie nationale est à l’origine de l’histoire moderne : processus de passage du féodalisme au capitalisme selon Marx ou de l’aristocratie à la démocratie selon Tocqueville. La monarchie nationale était certes liée étroitement à l’Eglise, mais le fait fondateur et décisif était que le roi était supposé détenir son pouvoir directement de Dieu et non de l’Eglise qui devait s’inscrire dans le royaume – en France -, voire être indépendante de Rome – en Angleterre. Lorsque la processus a été suffisamment avancé, le corps politique national a affirmé son indépendance en soumettant l’Eglise à la Constitution politique du pays. Un travail similaire doit être accompli avec les nouvelles religions.

Séparation des pouvoirs.

Hobbes (Léviathan, 1651) apporta une contribution décisive à l’essor de la monarchie nationale en tirant de la guerre civile anglaise la conclusion que ni les bienfaits de la Nature ni ceux de la Grâce religieuse ne suffisent à assurer la paix entre les hommes. Hobbes confie que le droit illimité de chacun sur toutes choses à un souverain garant de la paix civile fondée sur l’Etat de droit national mis en oeuvre par le souverain. Locke (Traité du gouvernement civil, 1690) insiste sur l’importance du travail et de la propriété pour arracher l’homme à la misère. Pour protéger le droit à la propriété et celui de contracter librement, il faut des lois qui s’appliquent à tous, y compris au souverain, ce qui implique l’existence d’une assemblée législative pour rendre ces lois générales. Le pouvoir exécutif est soumis aux lois comme les citoyens. Montesquieu (De l’Esprit des lois, 1748) a théorisé ensuite la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire).

Les Constituants français et américains fonderont leurs Constitutions et Déclarations nationales sur les travaux de penseurs libéraux. Il était évident pour ces derniers et pour les Constituants que l’Etat de droit s’affirme dans un cadre national et que l’Etat régalien national est responsable de la mise en oeuvre de l’Etat de droit national, un Etat de droit qui n’est réel qu’en démocratie. Si dans l’esprit des Constituants il y avait universalité, c’était et c’est celle du modèle de l’Etat de droit national garant des droits des citoyens en démocratie.

L’idée que les individus puissent passer d’un Etat à l’autre sans l’autorisation de l’Etat de réception aurait choqué les Constituants des Lumières comme manifestation du refus des droits des nations à s’autodéterminer. C’est pour cela que le droit d’asile a toujours été strictement codifié et que les migrations ont été strictement contrôlées lorsque l’Etat de droit national n’était pas contesté dans les démocraties. Le droit d’asile d’un candidat doit être évalué aux frontières, ou dans le pays d’origine lorsque c’est possible.

Grand Sud.

On est par nature citoyen d’un république et l’on jouit des droits de l’Homme lorsque la république est organisée selon les institutions de la démocratie libérale représentative opérant dans un cadre national. La volonté des cours mondialisées de subvertir les « Etats de droit » nationaux et de proclamer la supériorité de leurs édits sur les Constitutions nationales, qui plus est en frappant les seules démocraties, est une négation absolue des droits des nations à disposer d’elles-mêmes. Ce point est clé. Les cours mondialisées ne s’attaquent qu’aux démocraties, désormais résiduelles, car les dictatures et démocratures ignorent ces cours et s’organisent en Grand Sud pour affirmer leurs projets nationaux. Les dernières nations démocratiques libres et indépendantes, dotées philosophiquement et politiquement du droit souverain de s’autodéterminer librement, font face au double défi de la destruction par les cours mondialisées et de la constitution d’un Grand Sud qui serait heureux de se débarrasser de ces cours et des démocraties. Car même si l’empire des cours n’est dangereux que pour les démocraties, sa prétention universelle est insupportable au Grand Sud.

L’affrontement monte inexorablement en intensité fatale. Les démocraties doivent réaffirmer leur souveraineté ou mourir.

L’Opinion – 14 juin 2023

L’Union européenne s’est construite, de par le traité de Rome de 1957, sur le principe de concurrence en éradiquant toute notion de puissance pour éviter le retour de la guerre sur le continent européen. Mais cette dernière a frappé à nouveau en février 2022 une Europe qui se croyait à l’abri depuis plus de trois quarts de siècle sous la protection des Etats-Unis. Une protection illusoire contre l’absence de principes actifs de médicaments importés à 80% de Chine et d’Inde, de microprocesseurs importés à 80% de Corée du Sud et de Taïwan, de batteries importées de Chine.

Pour l’Union européenne de 1958 à 2020, tous les produits et services étaient indéfiniment disponibles à condition de payer. Depuis le Covid et la guerre en Ukraine, même l’Union européenne a compris que le libéralisme ne rime pas avec négligence, même s’il s’oppose au protectionnisme. Le protectionnisme consiste à favoriser des producteurs nationaux même lorsqu’ils sont inefficaces ou innovent peu. Le libéralisme naïf, celui de l’Union européenne pendant trop longtemps, n’exigeait pas de réciprocité dans le commerce, permettant aux Chinois de faire en Europe ce que les Européens ne peuvent toujours pas faire en Chine.

Six filières clés. La souveraineté par l’innovation consiste à s’assurer que la production des six filières clés de la souveraineté soit assurée à au moins 75% sur son territoire. Ceci suppose une programmation stratégique conduite avec les entreprises dans ces six filières : la défense pour disposer des armements nécessaires, la finance pour financer les conflits éventuels, l’agroalimentaire pour nourrir le peuple en toutes circonstances, l’industrie pharmaceutique pour soigner le peuple, l’énergie pour alimenter le système et le numérique pour le faire fonctionner. Ce sont les six domaines dans lesquels les Etats-Unis et la Chine sont en compétition frontale. L’Europe a largement négligé ces secteurs, acceptant ses dépendances dans chacun de ces domaines.

Mais c’est la France qui est la plus coupable, depuis un quart de siècle, d’avoir laissé filer la dépense publique plutôt que de concentrer son énergie sur la souveraineté par l’innovation. Alors que nous disposions d’une armée complète en 1995, de la première place dans la pharmacie et l’agroalimentaire en Europe au tournant du siècle, d’une large souveraineté énergétique en 2010, nous sommes devenus dépendants dans la plupart des domaines clés de la souveraineté. Ce n’est pas en fermant nos frontières que nous pouvons revenir au premier plan, mais en invitant les principaux acteurs d’excellence de ces secteurs à produire en France dans le cadre d’une programmation stratégique ambitieuse à 15 ans visant à favoriser l’innovation et la production de biens et services dans ces six secteurs.

Nous devons nous doter d’agences publiques favorisant la recherche et l’innovation, comme la Darpa et la Barda américaine, continuer de réduire les impôts de production, accélérer le développement des formations techniques et inviter les grands industriels américains, sud-coréens et taïwanais à venir s’installer chez nous avec de puissantes usines permettant de servir le marché national et l’exportation dans une ouverture d’esprit complète.

L’Opinion – 7/07/2022

Pour l’économiste, «seules la responsabilisation des acteurs et l’évaluation des performances permettront de transformer la nécessaire réorganisation de l’action publique en un succès mesurable avant la fin de la décennie»

En 2021, le déficit public a atteint 161 milliards d’euros et devrait se maintenir au-dessus de 160 milliards d’euros en 2022, même si en pourcentage du produit intérieur brut (PIB), il devrait passer de 6,4 % à 6 % de 2021 à 2022. La dette publique se maintiendra au-dessus de 110 % du PIB en 2022 comme en 2021.

La Cour des comptes a indiqué dans un rapport du 4 juillet 2022 que la croissance des dépenses publiques sans lien avec la pandémie est considérable. Les recettes du seul Etat n’ont couvert que 60 % de ses dépenses en 2021 et cette proportion n’augmentera que marginalement en 2022. Les dépenses de l’Etat ont augmenté de 91 milliards d’euros sur les deux années 2020-2021, les dépenses hors mesures de soutien et de relance ayant progressé de 18 milliards d’euros.

Les finances publiques de la France depuis 2020 peuvent se résumer en deux mots : « open bar ! ». Le point clé est que non seulement cela ne gêne pas la classe politique, mais que cette dernière ne conçoit la politique publique, de l’extrême gauche à l’extrême droite, que comme une distribution de bonbons financée par de la dette publique. Une attitude confirmée par les propositions de tous les partis concernant le plan de protection du pouvoir d’achat en juillet 2022.

Décrochage. La dépense publique, qui était en moyenne de 55,5 % du PIB en 2018-2019, a grimpé à 61,4 % du PIB en 2020 mais n’est redescendue qu’à 59 % du PIB en 2021 et devrait s’établir à 58 % du PIB en 2022. La dépense publique devrait atteindre en 2022, un peu moins de 49 % du PIB en Allemagne et 49 % du PIB dans la zone euro hors France. L’écart de dépense publique de la France par rapport aux autres pays de la zone euro est donc de 9 points de PIB et le déficit public, à 6 % du PIB en 2022, devrait être proche du double du déficit public moyen des autres pays de la zone euro.

La pandémie ayant focalisé l’attention sur les hôpitaux, il est apparu que les administratifs représentaient 22 % du personnel hospitalier en Allemagne, contre 33% en France, soit une différence de plus de 120 000 personnes. Au lieu de restructurer le système, on exige toujours plus de crédits et de personnels pour régler un problème de désorganisation massif

Dans les analyses comparées de la dépense publique entre la France et ses voisins, on invoque toujours des écarts de périmètre, davantage de missions étant publiques dans notre pays. Mais même en comptant large dans la prise en compte de ces missions (retraites, armées, écoles maternelles, investissement public, etc.), l’écart de périmètre n’explique que 1,5 point de PIB de sur-dépense. La pandémie ayant focalisé l’attention sur les hôpitaux, il est apparu que les administratifs représentaient 22 % du personnel hospitalier en Allemagne, contre 33% en France, soit une différence de plus de 120 000 personnes. Au lieu de restructurer le système, on exige toujours plus de crédits et de personnels pour régler un problème de désorganisation massif.

De même, la redondance des missions dans les dépenses des collectivités locales est considérable et ne peut être traitée que par une réorganisation du bloc communal en plaçant les élections locales au niveau des intercommunalités dont les communes deviendraient des subdivisions. On passerait de 35 000 à 1 200 budgets locaux avec des économies substantielles.

Les universités ne peuvent pas sélectionner leurs étudiants et de 10 % à 15 % des étudiants boursiers n’assistent pas aux cours sans qu’aucune sanction ne soit prise. L’absentéisme dans la fonction publique est élevé sans réaction des autorités publiques qui ferment les yeux.

Responsabilité. La France a donc un énorme problème d’efficacité et de responsabilité de l’action publique. A chaque crise, les mêmes réflexes de dépense agissent sans contrepartie de contrôles et d’évaluation de l’efficacité de l’action publique. Or la performance de l’économie française est catastrophique avec une croissance moyenne de 1,1 % depuis vingt ans. L’inefficacité de la dépense publique est un des principaux freins à notre développement.

Pourtant il existe de nombreuses pistes de solutions qui peuvent être mises en œuvre au cours des dix prochaines années pour réduire le poids de la dépense publique. Il faut notamment repenser les administrations comme des « Unités de service public » avec un responsable, un budget et des objectifs précis dont la réalisation doit être systématiquement évaluée. La réforme des retraites doit précéder la généralisation de contreparties dans une protection sociale qui favorise le retour à l’activité. La réforme de l’école doit permettre de s’assurer que tous les élèves de CE1 maîtrisent les compétences de base (lecture, écriture, calcul) avant de poursuivre les enseignements de l’école primaire. Etc.

Seules la responsabilisation des acteurs et l’évaluation des performances permettront de transformer la nécessaire réorganisation de l’action publique en un succès mesurable avant la fin de la décennie.

L’Opinion – 28 juin 2022

L’économiste propose des mesures détaillées, qui pourraient servir de base à un contrat de coalition entre différentes formations politiques.

A la suite des élections législatives, la classe politique est désorientée et l’on nous annonce un gouvernement de la France « au cas par cas » sans vision d’ensemble. Or il est parfaitement possible de conclure un contrat de gouvernement dans lequel il faut inclure les trois priorités suivantes : accélérer la réindustrialisation par la multiplication des ETI dans une économie durable et selon une trajectoire de finances publiques soutenable, développer les compétences de la population active et mettre en place une nouvelle politique stratégique alors que la guerre est de retour en Europe.

Accélérer la réindustrialisation par la multiplication des ETI

La désindustrialisation massive est notre principale faiblesse géostratégique. La France est le pays développé qui s’est le plus désindustrialisé depuis vingt ans. La part de l’industrie manufacturière dans le PIB a baissé de 14% à moins de 10% de 2000 à 2019, niveau à peine maintenu en 2021. A cette dernière date, cette part était de 20% en Allemagne. En euros, la valeur ajoutée manufacturière de la France est tombée à 37% de la valeur ajoutée manufacturière allemande en 2021.

La part de l’industrie manufacturière française a baissé de 26% dans les exportations de la zone euro, de 30% dans le PIB de la France. Et, en lien avec la chute de notre industrie manufacturière, notre part dans les exportations mondiales de biens et services a chuté de 48% de 2000 à 2021. C’est un effondrement historique.

Or les entreprises de taille intermédiaire sont le principal levier de réindustrialisation. Il est essentiel de favoriser le développement des ETI industrielles, dans le cadre d’une politique d’ensemble notamment fiscale et énergétique.

1/ ll convient de créer un grand ministère de l’Industrie, de l’Energie, de l’Innovation et de la Formation professionnelle. En effet, on ne peut plus séparer les questions industrielles et énergétiques de l’innovation de produits et services industriels. De plus, en lien avec le rebond de l’apprentissage, les lycées techniques et la formation professionnelle doivent être des filières d’excellence financées par le ministère de l’Industrie.

2/ Afin de conduire cette réindustrialisation dans la croissance durable, la puissance électrique du pays doit être portée à 600 TWh en 2035 et 1000 TWh en 2050.

3/ Il faut supprimer rapidement la contribution sociale de solidarité des sociétés [C3S, taxe sur le chiffre d’affaires finançant l’assurance-vieillesse] et la cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises [CVAE, destinée aux collectivités locales].

«Les usines robotisées, numérisées et électrifiées sont au cœur de la transformation de notre système productif»

4/ Il faut attirer les investissements internationaux, tout en favorisant l’essor des ETI et des grosses PME par une baisse de l’impôt sur les sociétés prenant en compte les accords fiscaux internationaux conclus en 2021-2022. Le taux d’IS doit passer dès 2023 à 15% jusqu’à 100 000 euros de résultat des entreprises, 18% de 100 000 euros à 100 millions d’euros de résultat et 21% au-delà.

5/ Il faut pouvoir accueillir les usines robotisées, numérisées et électrifiées qui sont au cœur de la transformation de notre système productif. Il faut mettre en place une agence publique mettant en œuvre, avec les régions et les intercommunalités, la politique de réindustrialisation par une politique foncière stratégique permettant de créer rapidement un millier de zones industrielles électrifiées de 300 à 500 hectares bénéficiant de toutes les autorisations techniques et environnementales préalables.

Afin de financer ce programme tout en augmentant la taille de la population active, il faut porter l’âge de départ à la retraite à 64 ans et la durée de cotisation à 44 ans, avec deux mécanismes d’ajustement : a/ Les métiers pénibles peuvent obtenir une réduction simultanée de l’âge de départ et de la durée de cotisation qui peut atteindre au maximum dix-huit mois pour les emplois les plus durs, et de trois à dix-huit mois selon la nature des emplois, en fonction d’une grille nationale dérivée des grilles existantes, b/ la charge de famille permet de réduire de quatre mois l’âge et la durée par enfant, avec un plafond de 16 mois, le cumul des deux mesures étant plafonné à deux ans.

Il faut également limiter la hausse réelle des dépenses de fonctionnement des collectivités locales à 0,25% par an et réduire de 10 milliards d’euros en trois ans les concours de l’Etat à ces collectivités. Et, face à la crise des finances publiques qui arrive, il faut rétablir une taxe d’habitation fondée sur la valeur réactualisée des biens, appelée impôt citoyen, avec des recettes nationales limitées à 10 milliards d’euros, soit le tiers de l’ancienne taxe d’habitation.

Développer les compétences de la population active

L’affaiblissement des compétences de la population active française est tout aussi impressionnant que le rythme de sa désindustrialisation. Or l’échec scolaire commence très tôt. Il est donc essentiel de repérer ces difficultés dès le CE1 par un examen national d’évaluation des compétences des enfants à la fin de chaque trimestre, afin de ne pas envoyer en CE2 des enfants ne maîtrisant pas ces compétences. Ces enfants doivent être pris en charge dans un programme massif de détection des origines de leurs difficultés afin d’y remédier.

«Le niveau d’exigence des diplômes de fin de 3e et de terminale doit être relevé, notamment en français et en mathématiques. Les lycées techniques et la formation professionnelle doivent être des filières d’excellence financées par le ministère de l’Industrie»

De même, une évaluation doit être faite à la fin de chaque trimestre de CM2 pour déterminer si l’enfant peut aller au collège ou dans des classes primaires supérieures, qui doivent être rétablies, afin de s’assurer que les compétences défaillantes sont corrigées avant de revenir au collège ou d’intégrer des centres de formation technique d’excellence.

Le niveau d’exigence des diplômes de fin de 3e et de terminale doit être relevé, notamment en français et en mathématiques. En lien avec le rebond de l’apprentissage, les lycées techniques et la formation professionnelle doivent être des filières d’excellence financées par le nouveau ministère de l’Industrie.

L’année de terminale permet d’orienter les élèves vers une formation technique d’excellence en un ou deux ans ou vers l’université et les grandes écoles, après vérification de leur capacité à faire un commentaire composé et de faire un nombre réduit de fautes dans le cadre d’une dictée.

Il n’y aura pas de progression des compétences de la jeunesse sans une évaluation permanente des acquis et une orientation mise en œuvre avec exigence et bienveillance pour permettre à tous les élèves d’exprimer leur potentiel.

Une nouvelle politique stratégique

La France est une nation politique dont l’unité dépend de l’affirmation d’un projet stratégique qui doit s’appuyer sur une armée crédible.

La loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025 a prévu un premier renforcement de nos capacités militaires après vingt ans de réduction de ces capacités, mais le format 2025 envisagé en 2018 n’est plus en phase avec le monde d’une compétition militaire accrue entre la Chine et les Etats-Unis, de la guerre en Ukraine et de la montée en puissance de nombreux pays comme la Turquie, l’Algérie ou l’Allemagne.

«Nos armées sont démunies de drones ou de missiles, de capacités anti-missiles, de moyens de transport et de munitions»

Le budget des armées est fixé à 41 milliards d’euros en 2022 et devait atteindre 44 milliards d’euros en 2023, ce que beaucoup d’experts mettaient en doute compte tenu du gel répété de crédits militaires depuis le vote de la LPM. Or nos armées sont démunies de drones ou de missiles, de capacités anti-missiles, de moyens de transport et de munitions. De plus, le format capacitaire envisagé pour 2025 est totalement décalé par rapport au souhaitable.

Le budget militaire de recherche-innovation-développement (BRID) doit passer d’un milliard d’euros en 2022 à 3 milliards d’euros en quatre ans, par incrémentation annuelle de 500 millions par an qui doit continuer jusqu’en 2030 (5 milliards d’euros), tandis qu’un fonds stratégique d’investissement défense dans la base industrielle et technologique de défense (BITD) doit être doté de 2 milliards d’euros par an, au cours des dix prochaines années, afin de contribuer à la réindustrialisation duale civile-militaire.

Cet effort de reconstruction peut être mis en œuvre avec un budget militaire, hors fonds stratégique et hors pensions et fonds de concours et attributions de produit rattachés, progressant, par incrémentation annuelle de 3 milliards d’euros, de 41 milliards d’euros en 2022 à 56 milliards d’euros en 2027 et 71 milliards d’euros en 2032. Si ce projet est voté à l’automne 2022, le budget, fonds inclus, passerait de 46 milliards d’euros en 2023 à 73 milliards d’euros en 2032.

En supposant que le PIB en volume progresse de 1,5% par an et les prix de 2% par an de 2023 à 2032, le budget militaire passerait ainsi au total de 1,54% du PIB en 2022 à 1,94% du PIB en 2032. Toute hausse supplémentaire de l’inflation serait reportée sur le budget militaire pour conserver ces proportions.

L’effort de reconstruction de notre puissance militaire, ici proposé, est à la fois stratégiquement nécessaire, budgétairement très raisonnable, et industriellement souhaitable, en pleine cohérence avec les deux autres objectifs assignés au prochain quinquennat.

L’Opinion – 25/02/2022

Auteur de Trump et Xi Jinping, les apprentis sorciers aux Editions de l’Observatoire en 2020, l’économiste estime que «l’Union européenne a raté l’opportunité d’arrimer la Russie à l’Europe au cours des années 2000»

L’invasion monstrueuse de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 nous ramène aux heures noires du XIXe siècle. Une guerre néanmoins prévisible dans la mesure où la Russie ne voulait pas que l’Ukraine entre dans l’OTAN. Il fallait accepter qu’une Ukraine dénucléarisée n’entre pas dans l’Organisation atlantique mais qu’elle bénéficie d’un accord d’association très étroite avec l’Union européenne. Pour avoir entretenu l’idée que l’Ukraine pouvait devenir une province américaine, les Etats-Unis et l’OTAN ont fourni le prétexte dont Poutine rêvait pour dépecer l’Ukraine.

Henry Kissinger appelait à construire un Nouvel Ordre Géostratégique Européen (NOGE) incluant la Russie dès les années 1990, ce que les Occidentaux n’ont pas su ou pu mettre en œuvre au XXIe siècle. Probablement du fait de l’ambiguïté américaine exposée par Zbigniew Brzezinski, dans Le Grand Echiquier dès 1997, selon lequel « l’Eurasie reste l’échiquier sur lequel se déroule la lutte pour la primauté mondiale ». Pour rester la puissance mondiale dominante, les Etats-Unis doivent se servir de l’Union européenne et de l’OTAN pour asseoir leur hégémonie en Europe. Selon Brzezinski, la séparation de l’Ukraine du reste de la Russie est essentielle pour affaiblir cette dernière et ouvrir le marché ukrainien aux entreprises américaines.

Mais Kissinger et Brzezinski savaient qu’il fallait réussir cette opération sans pousser la Russie à sortir ses griffes, ce qui supposait d’exclure l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN tout en favorisant une association étroite de l’Ukraine à l’Union européenne dans le cadre du NOGE à construire. Or l’Ukraine était un des 11 Etats ayant le statut de membre associé de l’OTAN leur permettant de participer aux délibérations de l’Organisation. Depuis 2020, l’Ukraine participait de plus en plus aux exercices conjoints de l’OTAN, ce qui était vécu comme une provocation par Moscou.

Poutine est bien un dictateur de plus en plus isolé de son propre peuple, mais pour vouloir répondre à un problème géostratégique par la morale, on obtient le dépeçage de l’Ukraine plutôt que sa libération

En l’absence de NOGE, on assène souvent qu’il fallait résister aux demandes de Poutine «le dictateur» car elles sont immorales. Poutine est bien un dictateur de plus en plus isolé de son propre peuple, mais pour vouloir répondre à un problème géostratégique par la morale, on obtient le dépeçage de l’Ukraine plutôt que sa libération. De plus, qu’auraient fait les Américains si le Canada avait voulu adhérer au Pacte de Varsovie en 1980. Ils auraient envahi le Canada immédiatement.

Parapluie stratégique. Le fait que, sous Trump, les Etats-Unis aient perdu le tiers des 200 plus hauts dirigeants du State Department par démissions ou mises à l’écart, n’a pas aidé l’Administration américaine à se souvenir que la Russie est née en Ukraine lorsque Oleg le Sage a fondé au IXe siècle un Etat qui couvrait le Nord de l’Ukraine actuelle, la Biélorussie et l’Ouest de la Russie. Un Etat qui s’appelait Rous’ ou Rus’ avec Kiev pour capitale. La Rus’ de Kiev était le plus grand Etat européen au XIe siècle. Dans ce contexte, on ne pouvait assurer l’indépendance d’une Ukraine dénucléarisée, mais gardant une capacité militaire, et liée à l’Union européenne que dans le cadre d’un NOGE promu par l’Europe. Mais c’était impossible avec le transfert du leadership en Europe de la France à l’Allemagne, au cours des années 2000, du fait de l’affaiblissement économique et stratégique de la France.

Au-delà de la tragédie ukrainienne, il faut s’interroger sur l’incapacité de l’Europe à peser sur les évènements depuis un an lorsqu’il est devenu clair que Poutine voulait une solution rapide à ce dossier. Le fait que les Américains aient prétendu garantir la viabilité de l’Ukraine n’a pas aidé le pouvoir ukrainien à faire une analyse lucide de la situation. Surtout pour que le président Biden déclare en 2022 qu’il n’interviendrait pas en Ukraine, avant d’ordonner l’évacuation des personnels américains, ce qui revenait à laisser Poutine intervenir dans ce pays.

L’impuissance européenne, qui s’accroche à un parapluie stratégique américain de plus en plus troué, sur l’insistance d’une Allemagne affairiste obsédée par son commerce extérieur qui bloque depuis vingt ans toutes les tentatives réelles d’obliger la Chine à obéir aux règles de l’OMC pour préserver ses exportations vers ce pays, s’explique par le refus d’une Europe puissance. Un tel projet n’est soutenu que par une France, éviscérée par sa désindustrialisation massive, qui est le seul grand pays européen à avoir un double déficit public et extérieur considérable, ce qui lui enlève toute crédibilité, du point de vue des autres pays européens, à traiter des dossiers stratégiques.

A long terme, la Chine constitue le principal risque stratégique pour la Russie – compte tenu des prétentions chinoises sur la Sibérie

Contre nature. A force de se conduire comme le serviteur d’intérêts stratégiques américains qui diffèrent des siens, l’Union européenne a raté l’opportunité d’arrimer la Russie à l’Europe au cours des années 2000, ce qui a conduit à l’émergence d’un partenariat russo-chinois contre nature étant donné que, à long terme, la Chine constitue le principal risque stratégique pour la Russie – compte tenu des prétentions chinoises sur la Sibérie -. De plus, les sanctions infligées à la Russie à la demande des Américains se retournent contre l’Union européenne dans la mesure où la Russie développe sa production des biens qu’elle ne peut plus importer de l’Union.

L’attitude schizophrénique de l’Amérique dans les affaires géostratégiques de la planète devient un sérieux problème. Sous prétexte d’un pivot de l’Europe vers le Pacifique sous Obama, renforcé par une opposition frontale à la Chine sous Trump, les Etats-Unis ont abandonné l’Afghanistan qui se tourne désormais vers la Chine, abandonné le Kurdistan syrien, le Rojava, aux intérêts d’une Turquie qui se conduit comme un potentat en Méditerranée, avant de pousser la Russie vers la Chine par des sanctions inopérantes. Les nouvelles sanctions décidées par les Etats-Unis auront le même effet.

L’incapacité de l’Union européenne à se doter des instruments de la puissance va continuer de produire des effets désastreux dans les années qui viennent. Et si l’on ne porte pas remède avec détermination aux faiblesses françaises par une réindustrialisation délibérée et une remise en ordre des finances publiques permettant d’augmenter nos capacités militaires, le déclassement français va s’aggraver.

Crédit photo : eberhard grossgasteiger

L’Opinion – 22/02/2022

La consommation finale à usage d’énergie doit passer de 1 600 équivalents TWh en 2021 à moins de 900 TWh en 2050 dans la PPE et 1 000 TWh dans la nouvelle version présidentielle, ce qui suppose une baisse de la production économique et un appauvrissement considérable de la population.

Notre politique énergétique est soumise depuis dix ans au seul objectif environnemental, en ignorant les autres objectifs du pays comme la réindustrialisation et la baisse du chômage et de la pauvreté. Elle est mise en œuvre par la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). La PPE de la période 2019-2028, se substituant à celle de 2016-2023, a été adoptée en avril 2020.

L’objectif central de la PPE est de réduire massivement la consommation d’énergie en augmentant la part de l’électricité. Réseau de Transport d’électricité (RTE) a publié en octobre 2021 des scénarios de mix énergétique fondés sur un objectif, fixé par la loi relative à la transition écologique pour la croissance verte (TECV) de 2015, de diminution de 50 % de la consommation énergétique finale française entre 2012 et 2050 avec un point de passage de – 30 % en 2030.

Bien que le président de la République a indiqué un nouvel objectif de baisse de 40 % à l’horizon 2050 dans son discours du 10 février 2022, c’est toujours la PPE d’avril 2020 qui est la loi de la République. De plus, avec une baisse de 40% – au lieu de 50% – de la consommation totale d’énergie, l’objectif de réindustrialisation, avec électrification souhaitable de l’économie, reste inatteignable.

La Programmation pluriannuelle de l’énergie française s’inscrit clairement dans un mouvement de décroissance économique forte, qui n’est jamais explicité

Appauvrissement. La consommation finale à usage d’énergie, toutes énergies confondues, doit passer de 1 600 équivalents TWh en 2021 à moins de 900 TWh en 2050 dans la PPE et 1 000 TWh dans la nouvelle version présidentielle, ce qui suppose une baisse de la production économique et un appauvrissement considérable de la population qui ne sont ni pris en compte, ni même mentionnés.

La PPE française, même modifiée selon la nouvelle orientation donnée par Emmanuel Macron à la fin de son mandat, s’inscrit donc clairement dans un mouvement de décroissance économique forte, qui n’est jamais explicité. Cette politique suppose une augmentation significative du prix relatif de l’énergie dans la durée qu’il faut expliquer tout en aidant les 2 millions de ménages pauvres. EDF étant le principal producteur d’électricité en Europe, on s’attendrait à ce que la politique publique en fasse le fer de lance de l’électrification de la production d’énergie.

Or, aux premières hausses des prix de l’énergie, le gouvernement a mis en place un chèque énergie à l’automne 2021 et décidé en janvier 2022 de saigner EDF en lui enjoignant de fournir 20 Twh d’énergie nucléaire supplémentaire à ses concurrents au prix de 46,5 euros le Mwh alors que l’entreprise va devoir les racheter sur le marché au-dessus de 100 euros le Mwh.

Par ailleurs, le gouvernement a décidé, à la veille de l’élection présidentielle, de réduire la taxe intérieure sur la consommation finale d’électricité (TICFE) de 22,5 euros à 0,5 euro le Mwh pour un coût de 8 milliards d’euros pour les finances publiques. Au total, ces différentes mesures, visant à éviter une forte hausse des factures d’électricité en février et mars 2022, vont coûter entre 18 et 20 milliards d’euros à l’Etat et à EDF, cette dernière devant être recapitalisée à hauteur de 2,5 milliards d’euros. EDF reste affaiblie par une dette de 43 milliards d’euros et la faible disponibilité de son parc nucléaire.

Ainsi, la politique énergétique est conduite en silo. D’un côté, la PPE proclame qu’il faut réduire la consommation d’énergie au prix d’une hausse de son prix tout en renforçant EDF comme acteur clé de la transition énergétique, tandis que, de l’autre côté, l’action du gouvernement bloque le prix de l’énergie, pour des raisons d’intérêt électoral immédiat, et casse le principal outil de cette transition énergétique.

La clé du rebond énergétique et économique de la France, pendant les trois décennies de transition vers des logements et des transports propres, est fournie par la taxonomie européenne qui élève le gaz au rang d’énergie de transition, à la demande de l’Allemagne

Rénovation. Toutefois, la nouvelle orientation fixée par Emmanuel Macron avec rénovation du parc nucléaire, si elle est mise en œuvre, rendrait crédible l’électrification décarbonée de l’économie à condition de se fixer un objectif de production d’électricité qui ne soit pas ridicule. La demande électrique retenue officiellement pour 2050 est de 645 TWh, soit une hausse de 35 % par rapport à la consommation actuelle, sachant que la consommation d’énergie fossile doit disparaître. L’Académie des technologies a fixé un objectif souhaitable de 840 TWh.

Mais si l’on veut réindustrialiser le pays en respectant les objectifs fixés par le GIECqui nous oblige à électrifier l’économie, il faut une production électrique de 1 000 TWh en 2050, ce qui ne peut être atteint même en relançant le nucléaire par une commande 6 + 8 EPR2. Il faut donc, d’une part, relancer l’électricité hydraulique dont le potentiel est sous-estimé d’environ un quart à condition d’investir, et d’autre part renforcer le photovoltaïque par une politique d’innovation déterminée et une multiplication de 10 à 100 GW de la capacité de production, comme le prône Emmanuel Macron, voire 150 GW à l’horizon 2050. Le Président a, à juste titre, indiqué que l’éolien terrestre n’est pas une solution dans un pays qui veut renforcer son attractivité touristique.

Dans ce contexte, comment amplifier le renouveau du pays ? S’il faut effectivement verdir et électrifier la croissance, cette dernière doit être forte pour donner le pouvoir d’achat réclamé par la population tout en réindustrialisant le pays afin de faire disparaître le déficit commercial extérieur. Il faut mener une politique déterminée d’isolation des logements au rythme d’un demi-million par an, ce que n’ont jamais tenté de faire les ministres écologistes lorsqu’ils étaient ou sont au pouvoir.

Verdissement. Le verdissement de la croissance passe donc par une hausse régulière du prix de l’énergie pour optimiser sa consommation, sous l’effet d’une taxe carbone mise en œuvre dans l’ensemble de l’Union européenne, voire dans le cadre d’un partenariat transatlantique incluant d’un côté, les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, et de l’autre, l’Union européenne, la Suisse, la Norvège et le Royaume-Uni.

Mais la clé du rebond énergétique et économique de la France, pendant les trois décennies de transition vers des logements et des transports propres, est fournie parla taxonomie européenne qui élève le gaz au rang d’énergie de transition, à la demande de l’Allemagne. Il est urgent de construire une vingtaine de centrales électriques au gaz tout en poussant massivement l’hydraulique, le photovoltaïque et l’éolien maritime. Et il faut rénover le parc nucléaire en faisant d’EDF l’instrument de modernisation de notre économie.

Crédit photo : Matthew Henry

L’Opinion – 14/12/2021

Pour l’universitaire, « trois contrats doivent être explicités pendant la campagne présidentielle : productif, social et civilisationnel.

La France va mal, alors qu’elle a tous les atouts pour redevenir une puissance qui compte, dans une Europe qui doit changer de nature pour affirmer sa souveraineté stratégique. Le rebond de croissance ramène le PIB de 100 en 2019 et 92 en 2020 à 98 en 2021. Il n’y a pas de miracle.

Au moment où la campagne présidentielle s’accélère, le pays est nerveux et insatisfait. Après vingt-cinq ans de mise en œuvre de l’idéologie de la fin du travail, avec la loi Robien de 1996 et les lois Aubry sur les 35 heures, et du délire de l’entreprise sans usines théorisée par Serge Tchuruk en l’an 2000, la France est éviscérée :la désindustrialisation du pays est la plus forte de tous les pays développés, et le désir du travail bien fait s’est évaporé dans un laisser-aller symbolisé par l’état pitoyable de la ville de Paris.

Or ce laisser-aller et cette saleté symbolique indisposent les Français. Une France qui s’est sublimée dans la recherche de l’excellence au cours du Grand Siècle, dans l’art et la fabrique au XVIIIe siècle, la science et l’industrie jusqu’à la Première Guerre mondiale et les années 1920, et la Reconstruction pendant les Trente glorieuses, s’abîme dans la facilité depuis les années 1980.

Excellence. Le peuple français est malheureux lorsqu’il n’est pas appelé à l’excellence qui transcende ses savoir-faire dans l’aviation, la chimie et la pharmacie, le luxe ou la navigation, la littérature ou la fabrication de bons ingénieurs trop longtemps détournés vers la finance. Seul un coup de reins peut permettre au pays de se redresser. Trois contrats doivent être explicités pendant la campagne présidentielle : productif, social et civilisationnel. Une réorientation de la construction européenne s’impose.

La réindustrialisation par l’innovation, la numérisation et la robotisation du système productif est une nécessité impérieuse. La part de l’industrie manufacturière dans le PIB a baissé de 14 % à 10 % de 2000 à 2019. A cette dernière date, cette part est de 20 % en Allemagne. Sur les vingt dernières années, la part de l’industrie manufacturière française a baissé de 20 % dans les exportations de la zone euro, de 30 % dans le PIB de la France et notre part dans les exportations mondiales de biens et services a baissé de 40 %. C’est un effondrement historique, sans équivalent en temps de paix depuis le début de l’industrie il y a deux siècles et demi.

La transformation des minima sociaux en accompagnement de la reprise d’une activité remet 1 million de personnes au travail sur la même durée, ce qui améliore les finances publiques de 15 milliards d’euros (baisse des prestations et hausse des cotisations). Au bout de six ans, l’amélioration est de 40 milliards d’euros par an.

Le gouvernement a annoncé un plan France 2030, doté de 30 milliards d’euros déployés sur 5 ans pour atteindre 10 objectifs d’ici 2030, qui est davantage un outil de communication qu’une stratégie de réindustrialisation. Cette dernière passe par la création d’un ministère de l’Industrie, de l’Energie et de l’Innovation ayant la main sur la politique de recherche et développement, de formation scientifique et technique, et d’incitation massive à la numérisation et robotisation de l’agriculture, de l’industrie et des services afin de doubler l’augmentation de la productivité nationale pour permettre au pays de retrouver rapidement une croissance de 2 % l’an. Le budget alloué doit être rapidement de 30 milliards d’euros par an, à comparer au budget de protection sociale de 850 milliards d’euros en 2022.

L’effort national de R&D doit tendre vers 3 % du PIB. Il faut une vingtaine de collèges universitaires, de 10 000 étudiants chacun, de formation au numérique dont le codage et les services informatiques de conception et de production. La politique de réindustrialisation s’appuie sur une dizaine de filières d’excellence (défense, informatique et robotique, chimie, pharmacie, appareillages médicaux, énergie, agroalimentaire, transport, espace, finance de fonds propres).

A ce contrat productif répond un contrat social de mobilisation du pays.La réforme des retraites (64 ans d’âge de départ et 44 années de cotisation) permet d’économiser 25 milliards d’euros par rapport à la tendance actuelle au bout de six ans. La transformation des minima sociaux en accompagnement de la reprise d’une activité remet 1 million de personnes au travail sur la même durée, ce qui améliore les finances publiques de 15 milliards d’euros (baisse des prestations et hausse des cotisations). Au bout de six ans, l’amélioration est de 40 milliards d’euros par an (25 + 15).

Compétences. La réforme de l’école, prenant en compte les acquis de la science depuis vingt ans, permet de s’assurer que tous les élèves maîtrisent les trois compétences – lecture, écriture, calcul – à la fin du CE1. Des évaluations des compétences acquises permettent d’orienter les enfants à la fin de l’école Primaire. L’entrée en apprentissage, couplée à un enseignement exigeant, peut intervenir à la fin de la 5e. Le brevet vérifie à nouveau l’aptitude à suivre l’enseignement du lycée. Un effort considérable de formation des maîtres du Primaire et une rénovation des enseignements techniques sont financés par des compléments budgétaires atteignant 10 milliards d’euros au bout de 6 ans.

Ces deux contrats autofinancés rendent possible un contrat de civilisation par lequel la vocation à l’excellence de la France et à l’universalisme de la république est réaffirmée. L’enseignement de l’histoire est rénové avec une insistance sur les grands faits de civilisation et les dates et périodes clés permettant aux élèves de se situer dans le temps. L’enseignement de la géographie est revalorisé afin de permettre aux élèves de se situer dans l’espace français et européen.

Une France en voie de réindustrialisation, ayant repris le contrôle de ses finances publiques, menant une politique d’innovations dans les domaines civil et militaire, peut à nouveau affirmer sa vision du monde, ses valeurs et défendre ses intérêts dans le cadre d’une Europe souveraine

La mise en œuvre de ces trois contrats permet de redonner à la France la capacité d’impulser une évolution cruciale vers une Europe plus souveraine, ce qui suppose une réforme institutionnelle de l’organisation de l’Union européenne. Cette dernière, obéissant aux intérêts des Etats-Unis, n’est pas capable de conclure des accords avec la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie permettant de stabiliser les équilibres géostratégiques de l’Ecosse à Vladivostok. Sa position de faiblesse en Méditerranée permet aux démocratures de mener des politiques dangereuses. L’incapacité de contrôler les frontières ridiculise toute proclamation politique. Sur le plan commercial, l’absence de réciprocité permet aux Chinois et aux Américains de se servir du marché unique sans un accès équivalent en Chine et aux Etats-Unis.

Il faut recentrer l’UE sur le marché unique, une politique commerciale fondée sur la réciprocité et une politique de la concurrence qui considère le marché mondial comme marché pertinent sauf exceptions. En dehors de ces trois domaines, seuls soumis à la Commission européenne et à la Cour de justice européenne, toutes les autres fonctions de l’UE sont transférées à une nouvelle organisation intergouvernementale, sous le nom de Coopérative des Etats libres, qui prendra les décisions à la majorité qualifiée des nations composantes. L’UE doit évoluer vers des noyaux de pays menant des politiques fortes en matière de recherche, de défense, d’industrie, etc.

Une France en voie de réindustrialisation, ayant repris le contrôle de ses finances publiques, menant une politique d’innovations dans les domaines civil et militaire, peut à nouveau affirmer sa vision du monde, ses valeurs et défendre ses intérêts dans le cadre d’une Europe souveraine. Il n’y aura pas de miracle sans effort. Si l’on ne met pas rapidement en œuvre les trois contrats – production, social, civilisationnel –, la descente aux enfers du pays va s’accélérer.

Crédit photo : Yuedongzi CHAI