Les Echos – 17/05/2024
Emmanuel Macron ne cesse de louer le bilan de l’UE. C’est oublier que, de 2020 à 2024, la croissance française a été inférieure d’un tiers à celle de la zone euro.
Quelle Europe demain ? Emmanuel Macron a présenté sa vision rénovée de l’Europe dans son discours à la Sorbonne le 25 avril 2024. Dans son précédent discours sur le sujet, le 26 septembre 2017, il trouvait l’Europe « trop faible, trop lente, trop inefficace ». La situation s’est-elle réellement transformée alors même que la guerre est sur le sol européen, en Ukraine ? Macron dit aujourd’hui : « Ce mandat [du Parlement européen] de 2019 à 2024, c’est celui de la transformation européenne. » Il oublie de préciser que sur les cinq années 2020-2024, en intégrant les prévisions de la Commission européenne pour 2024, la croissance de l’économie française est inférieure d’un tiers à la croissance de la zone euro, cette dernière étant elle-même anémique par comparaison avec celle des États-Unis. Parmi les succès évoqués par Macron, on note l’emprunt européen commun, qui n’est pourtant déboursé qu’aux tiers trois ans après sa mise en place, et l’idée d’une Europe de la défense, qui est constamment combattue par l’Allemagne ou la Pologne, qui s’arment aux États-Unis, en Israël et en Corée. L’adoption du Pacte migration et asile d’avril 2024 consacre la division entre l’ouest et l’est de l’Europe, ce dernier refusant d’accueillir des immigrés sur son territoire. Le Pacte vert de 2019 apparaît aujourd’hui comme un carcan insupportable pour les agriculteurs et les entreprises, car il prétend opérer la transition écologique par la réglementation et l’interdiction quand les Chinois et les Américains la réalisent par l’innovation industrielle, favorisée par des incitations financières puissantes.
En avril 2024, Macron admet que « l’Europe est mortelle ». Face aux poussées territoriales de la Russie, l’Europe est, selon lui, « dans une situation d’encerclement » d’autant plus que « les États-Unis ont deux priorités : les États-Unis d’abord, et la question chinoise ensuite ». Mais le président continue de rêver à une Europe autonome, pratiquant la réciprocité dans le commerce. Alors que l’Allemagne, qui dirige aujourd’hui l’Europe, fait tout pour maintenir le parapluie américain en achetant massivement des armes dans ce pays et refuse des sanctions européennes réellement efficaces contre les subventions chinoises pour maintenir ses exportations déclinantes vers ce pays…
Surtout, Emmanuel Macron ne voit pas à quel point la France est marquée par ses mauvaises performances économiques. Malgré un déficit public qui s’est établi en moyenne annuelle à 6 points de PIB depuis 2020, l’économie française est restée clouée au sol depuis quatre ans. La dette publique, de fin 2019 à fin 2023, a progressé de 13 points de PIB en France contre 4,5 points de PIB dans la zone euro et une quasi-stabilité de la dette publique de la zone euro hors France sur cette période. Le déficit public français sera proche du double, en pourcentage du PIB, de celui de la zone euro hors France en 2024.
C’est donc le constat d’un échec phénoménal de la politique économique et de la conduite des finances publiques de la France sur la période 2020-2024, par comparaison aux autres pays de la zone euro soumis aux mêmes vicissitudes, qui s’impose au regard impartial. Il ne suffit pas de faire de beaux discours tous les sept ans à la Sorbonne pour refaire de la France un pays à la croissance rapide conduisant l’Europe vers les gras pâturages. Il serait plus efficace de réindustrialiser massivement, de rebâtir l’école primaire pour éliminer l’échec scolaire et monter de 15 places dans le classement Pisa de l’OCDE, et d’accélérer la remontée en puissance de notre dispositif militaire. Mais cela suppose de se concentrer sur quelques objectifs clés et de les atteindre.
Les Echos – 10 avril 2024
Face à l’évolution du secteur agricole en France dans les années à venir, il faut mettre en place des contrats écologiques à destination de certaines exploitations.
La crise agricole n’est pas terminée. Elle durera aussi longtemps que l’Union européenne n’aura pas décidé que la souveraineté alimentaire est le fondement de la souveraineté politique avec la défense, la finance et l’énergie.
En ce qui concerne la France, les ajustements structurels intervenus depuis six décennies n’ont fait que préparer ceux des dix prochaines années qui vont se dérouler comme un film accéléré. Soit le monde agricole réalise le film, soit il sera réalisé par d’autres. Fin 2024, la France comptera 380.000 exploitations, d’une surface moyenne de 70 hectares. Un quart d’entre elles mobiliseront 62 % de la main-d’œuvre agricole et réaliseront 80 % de la valeur ajoutée brute au coûtes facteurs – subventions d’exploitation (moins impôts sur la production) comprises.
On ne réglera jamais les problèmes de l’agriculture si l’on ne veut pas voir qu’il y en a trois : 100.000 exploitations agricoles compétitives exploitent 70 % de la surface agricole utile, et 90.000 exploitations de moins de 5 hectares, horticoles ou ne fournissant qu’un complément de revenus à des personnes ayant une autre activité principale, exploitent ensemble moins de 1 % de la surface agricole utile (bien lire 1 %) ! Entre les deux, 190.000 exploitations exploitent 29 % de la surface agricole utile.
On peut s’attendre à ce qu’il y ait 280.000 exploitations agricoles en 2035, soit 100.000 de moins. Il est vraisemblable que les 100.000 exploitations compétitives exploiteront 75 % de la surface agricole utile contre 50.000 exploitations, souvent horticoles ou de complément de revenus, de moins de 5 hectares toujours sur moins de 1 % de la surface agricole. Environ 130.000 exploitations intermédiaires travailleront 24 % de la surface agricole.
Cette évolution spectaculaire doit être complétée par une approche « revenus ».
1/ Même dans les 100.000 exploitations compétitives, un cinquième des fermes assurent à peine un revenu au SMIC quand les prix sont bas, mais l’ensemble est puissant et doit diversifier ses revenus grâce à la production d’énergie et de services.
2/ La forte baisse du nombre d’exploitations de moins de 5 hectares, en lien avec le vieillissement de la population, relève du microsocial et ses effets peuvent être atténués par le développement des services à la ferme et la vente directe.
3/ La taille des exploitations intermédiaires devrait augmenter dans la mesure où les 100.000 compétitives ne cherchent pas à capter les petites surfaces qui ne sont pas nécessairement sur les mêmes territoires. En dépit de cette hausse de la taille des fermes intermédiaires, leurs revenus resteront chaotiques et c’est dans cette population que naissent les crises récurrentes.
Dans ce contexte, faut-il mettre en place des prix garantis ? Cela n’a pas de sens car les principaux bénéficiaires seraient les 100.000 compétitifs.
En revanche, un tiers des intermédiaires auront des revenus inférieurs au SMIC de façon permanente. Il faut leur offrir, en fonction des territoires, des compléments de revenus, de l’ordre d’un demi-SMIC mensuel net payé en honoraires, sous forme de quelques dizaines de milliers de contrats écologiques mobilisant 50 journées de travail sur l’année, pour travailler les haies, les petites forêts sous le contrôle de l’ONF, et consolider les chemins sous le contrôle des communes.
Ces contrats écologiques seront facilités par une politique de remembrement des forêts avec entretien obligatoire facilité par l’essor de syndicats mixtes rassemblant plusieurs parcelles.
Cette politique globale permettra d’augmenter l’absorption naturelle du carbone et d’identifier les agriculteurs qui sont réellement prêts à diversifier leurs revenus pour rester sur leur territoire.
Les Echos – 01/02/2024
Si la France traîne dans la course à l’innovation, c’est à cause notamment de l’insuffisance de ses entreprises de taille intermédiaire industrielles. Il faudrait doubler leur nombre.
Après un quart de siècle de désindustrialisation, la France tente de se réindustrialiser grâce à la multiplication des start-up et licornes et en accélérant l’innovation avec France 2030, programme de 54 milliards d’euros lancé en 2021 et mis à jour par Emmanuel Macron en décembre 2023. Ce dernier a insisté sur 3 objectifs — la souveraineté, le plein-emploi et la décarbonation — et décliné 7 dossiers : l. stockage d’énergie et nucléaire innovant, 2. hydrogène naturel, 3. captage et stockage de carbone, 4. cartographie de nos ressources en métaux critiques, 5. bioproduction et technologies du vivant, 6. fabrication de microprocesseurs pour l’IA et 7. microlanceurs réutilisables.
La question clé est de savoir si c’est la bonne approche. Or, est parue, également en décembre, une étude de la Fabrique de l’industrie qui analyse sur le plan mondial les innovations de rupture dans 12 domaines : hydrogène pour les transports, batteries pour les véhicules électriques, photovoltaïque, éoliennes en mer, recyclage des métaux stratégiques, carburants durables pour l’aviation, acier bas carbone, recyclage biologique des plastiques, ARN messager, nanoélectronique, spintronique et calcul quantique. Les deux tiers de ces domaines sont au cœur de la stratégie du gouvernement. Les innovations de rupture sont définies dans cette étude sous les deux angles de performance technologique et d’un usage radicalement nouveau sur le marché.
Hormis l’Allemagne qui figure parmi les quatre premiers déposants mondiaux de brevets dans la moitié des domaines étudiés, les autres pays européens sont rarement dans les leaders et la France n’apparaît pas dans les pays les plus actifs dans ces secteurs. Le divorce apparaît clairement entre les discours et la réalité mondiale.
Quel est le problème ? Ce sont essentiellement les entreprises de quatre pays qui raflent la mise : Etats-Unis, Chine, Japon et Corée du Sud. Il ne s’agit pas des pays eux-mêmes mais des entreprises de ces pays. Les start-up sont peu présentes.
La France des start-up est utile mais ne répond que partiellement à la problématique des innovations de rupture effectivement mises en œuvre à grande échelle. Ce sont les grandes entreprises et les entreprises de taille intermédiaire (ETI) technologiques qui font effectivement le travail de l’actuelle mutation accélérée du système productif mondial.
Nous payons le triple phénomène de 1. désindustrialisation accélérée en cours depuis un quart de siècle, 2. de disparition des grands groupes industriels français dans les vingt dernières années (Alcatel-Alsthom—avec un h—devenu Alcatel absorbé et Alstom coupé en deux, Péchiney, Usinor, Thomson, Lafarge, etc.), et 3. d’insuffisance des entreprises industrielles parmi les ETI.
Que faire pour que la France innove davantage ? Certainement pas se désintéresser de la France des start-up ni arrêter France 2030. Nous avons besoin de licornes industrielles (2 sur les 28 licornes françaises), et nous devons accélérer sur France 2030. Mais nous n’avons que 3 filières d’excellence mondiale en France (aéronautique-défense, grands groupes de services techniques, luxe) après avoir frôlé le démantèlement de l’énergie, de l’automobile, de la pharmacie, de l’agroalimentaire, etc.
Il faut donc une politique permettant de reconstituer 6 ou 7 filières d’excellence de rang mondial et doubler le nombre d’ETI industrielles. Ce qui suppose une autre organisation politique, de nouvelles sources de financement en réallouant les moyens, une stratégie déterminée. Facteur d’accélération nécessaire ? Fois dix. Doubler le nombre de licornes industrielles de 2 à 4 est bon pour notre ego. Doubler le nombre d’ETI industrielles de 2.000 à 4.000 nous fera passer du déclin à la prospérité.
Les Echos – 15/12/2023
En 2021, la France a comptabilisé 0,8 % des émissions mondiales de C02. Un chiffre très faible par rapport à d’autres grandes puissances, comme la Chine.
La Conférence de Dubaï sur le changement climatique, ou COP28, a enregistré des engagements significatifs des parties prenantes, notamment des Etats-Unis et de la France sur le nucléaire et pour la France sur la protection des forêts :
L’Union européenne est désormais en pointe dans la lutte contre les émissions de carbone, et l’UE et les Etats-Unis le sont dans les innovations de rupture sur les technologies nécessaires à la transition climatique.
Pour ce qui est du réchauffement climatique, à l’inverse de ce qui précède, une lecture rapide de la presse européenne semble indiquer que les émissions de CO2 liées à l’énergie viennent essentiellement de l’Europe, des Etats-Unis et du Japon. Une lecture attentive des communiqués de certaines organisations françaises et des ONG laisse délibérément penser que la France est le principal émetteur mondial de gaz à effet de serre. Qu’en est-il ?
En 2021, les émissions mondiales de CO2 étaient issues, d’une part, des Etats-Unis, de l’Europe (UE 27 + Royaume-Uni + Norvège + Suisse + autres pays européens) et du Japon pour 28.2% – et 0.8% pour la seule France – et, d’autre part l’Asie – sans le Japon – plus la Russie pour 54%. Sur la période 2011-2021, les émissions de CO2 ont baissé annuellement de 1.4% pour le bloc Etats-Unis, Europe et Japon, contre une hausse annuelle de 2,2% pour l’Asie – hors Japon – plus la Russie.
Compte tenu des engagements pris par les parties prenantes aux différentes COP, des politiques énergétiques en Asie – hors Japon – et en Russie, il est raisonnable d’anticiper une baisse des émissions de CO2 en rythme annuel d’au moins 2.5% par an sur la période 2022-2030 pour l’ensemble Etats-Unis, Europe et Japon, et une hausse des émissions de CO2 de 2% par an pour le bloc Asie – hors Japon – et Russie sur la même période.
En 2030, sauf guerre mondiale ou catastrophes planétaires, il est raisonnable d’anticiper que les émissions de CO2 du bloc Etats-Unis, Europe et Japon atteindront 22.5% du total mondial, dont 8.5% pour l’Europe élargie, 0.5% pour la seule France et 1.5% pour l’Allemagne. En 2030, le bloc Asie – hors Japon – plus Russie devrait émettre 59% des émissions mondiales de CO2 – dont 33% pour la Chine et 11% pour l’Inde. Soit 2.6 fois le bloc des développés et 118 fois la France.
Il apparaît donc clairement aux yeux du lecteur attentif de cette chronique que la France, dont la part dans les émissions mondiales de CO2 devrait passer de 0.8% en 2021 à 0.5% en 2030 (avec 3% du PIB mondial en 2030), soit le système énergétique le moins pollueur par point de PIB des 20 grandes puissances de la planète, est néanmoins considérée comme le principal responsable de ces émissions dont le « petit écureuil » français doit continuellement s’excuser. Il en résulte que nous devons effectivement accélérer le développement du nucléaire, du photovoltaïque à base de panneaux produits en France et de l’hydroélectrique en confiant définitivement nos barrages à EDF en contrepartie d’un triplement en urgence des investissements d’EDF sur ces barrages. En revanche, les « éléphants » chinois, indien, russe dans le monde, et allemand en Europe, n’ont aucune responsabilité dans le réchauffement climatique. Frappez l’écureuil pour ne pas voir les éléphants.
Les Echos – 9/11/2023
En dépit du changement de discours depuis deux ans sur la nécessité de réindustrialiser la France, après deux décennies de désindustrialisation suicidaire, le poids de l’industrie manufacturière dans le PIB a continué de baisser pour s’établir à 9,5% en 2022, contre 14,8% dans la zone euro et 18,4% en Allemagne. Nous avons 5 points de PIB de retard sur nos compétiteurs européens et non pas 0,5 point de PIB si l’on voulait simplement revenir à 10% du PIB.
Le gouvernement, à la suite de l’adoption de la loi industrie verte en octobre 2023 a annoncé un objectif de création de 50 « sites clés en main » pour accueillir de nouvelles usines. Ces 50 sites nécessitent 2.000 hectares de terrain bien desservis par les transports connectés au réseau énergétiques et dépollués. Selon Bercy, c’est une dixième du foncier nécessaire à la réindustrialisation du pays.
Mais peut-on être plus précis ? Différentes études disponibles en 2023 permettent d’établir qu’il faut 10.000 hectares par point de PIB supplémentaire de l’industrie dans le PIB total, dont 60% par création de nouvelles zones industrielles vertes (ZIV) et 40% par traitement des friches et densification des zones existantes. Si l’on veut remonter la part de l’industrie dans le PIB de 5 points, il faut donc 50.000 hectares de « sites clés en main » dont 30.000 hectares de terrains nouveaux et 20.000 hectares retraités. On peut estimer le nombre de sites nouveaux nécessaires autour de 500 à 700, avec des surfaces de 50 à 2.000 hectares selon les configurations.
Ces 500 à 700 ZIV feront travailler un million de personnes qualifiées (ingénieurs, techniciens, ouvriers qualifiés…) qui voudront s’installer près des 262 métropoles, communautés urbaines et communautés d’agglomérations regroupant exactement les deux tiers de la population française – arrondissons à 300 grands regroupements de communes (GRC) – afin de disposer d’emplois pour les conjoints d’équipements scolaires, de santé et de loisir.
Or c’est dans ces GRC que l’on manque de logements de qualité et à énergie positive. Il faudrait ainsi probablement un peu plus de 600.000 logements collectifs dans des immeubles de trois à cinq étages, soit précisément une hausse de 2% du stock actuel de résidences principales.
Réindustrialiser sérieusement le pays suppose donc de créer 2 à 3 ZIV par GRC, pour un total de 50.000 hectares dont 60% de nouveaux terrains d’ici à 2035. La construction de 600.000 logements de qualité, pour un coût de 300.000 euros par unité, nécessiterait d’investir 180 milliards d’euros au total, soit 15 milliards par an sur douze ans. La création des 500 à 700 ZIV et des infrastructures de réseaux afférentes, notamment les centrales électriques, devrait représenter un montant équivalent et contribuer massivement à la transition verte.
Réindustrialiser véritablement ne pose pas de problème de financement. Cela suppose surtout une vision forte et une politique volontariste en lien avec les 300 GRC sans lesquels rien ne peut arriver. Le financement, une trentaine de milliards d’euros par an pendant douze ans, est une goutte d’eau par comparaison aux 3.000 milliards d’euros d’épargne plus ou moins dormante ou aux 30 milliards d’euros de recettes annuelles de la taxe d’habitation supprimée à tort.
La seule question réelle, pour refaire de la France une grande nation prospère, est de s’interroger sur notre capacité collective à vraiment vouloir s’arracher à la stagnation, c’est-à-dire au 1,2% de croissance annuelle de 2001 à 2024. Ce qui n’exige qu’une politique volontariste parfaitement réfléchie pendant une douzaine d’années, mais sans nécessité d’un grand chef ou d’un miracle. Sommes-nous encore capables de volonté et de politique collective réfléchie sur la durée ?
Les Echos – 9/10/2023
En voulant s’en tenir à une objectif cible strict de 2% d’inflation, la BCE n’a pas la souplesse nécessaire pour s’adapter aux perturbations d’approvisionnement actuelles.
On aborde le plus souvent l’inflation par son impact sur le pouvoir d’achat sans réellement comprendre la source de ce dérèglement. Il y a deux grands systèmes d’allocation des ressources rares, cette allocation étant le problème central de la politique économique. Soit par une administration centralisée dans une économie dirigée, soit par le système des prix.
L’administration centralisée de l’allocation de ressources se termine invariablement par une catastrophe au-delà d’une période initiale où les principaux bénéficiaires du système – les membres du parti unique qui tient le pouvoir – trouvent ça « génial » en le clamant sur les ondes au nez et la barbe de ceux qui crèvent de faim.
L’allocation des ressources, en hommes et marchandises, dans une économie de marché ne se fait pas par les prix absolus mais par les prix relatifs, ce qui est a priori incompréhensibles ! Que le produit x soit à 1 euro et le produit y à 2 euros relève de l’information. L’allocation des ressources intervient par le fait que y = 2x, ce qui est inaudible à la télévision et ne peut être écrit que dans « Les Echos ». Les taux d’intérêt et les salaires sont des prix et l’allocation des ressources humaines, à moyen et long termes, n’est pas la même si le médecin et l’ingénieur gagnent deux fois le SMIC ou sept fois le SMIC.
C’est ici qu’intervient l’inflation qui a l’apparence d’une hausse du niveau général des prix. Si tous les prix augmentent de 10%, les prix relatifs sont constants et l’allocation des ressources inchangée. Le problème central de l’inflation est que les prix nominaux n’augmentent pas au même rythme et que les prix relatifs sont modifiés. Si les prix de l’alimentaire et de l’énergie augmentent respectivement de 15% et de 30% quand le niveau général des prix augmente de 5%, l’alimentaire et l’énergie coûtent beaucoup plus cher en relatif.
Les banques centrales ont mandat de lutter contre l’inflation car elle perturbe le fonctionnement du système des prix relatifs et donc impacte l’allocation des ressources. La Banque centrale européenne a décidé en 1998 que l’inflation ne posait pas de problème si elle était inférieure à 2% mais dangereuse au-delà. On peut considérer que, hors crise d’approvisionnement et hausse déraisonnable des liquidités, la productivité de l’industrie augmentant plus vite que celle des services, une inflation générale à 2% est compatible avec la stabilité totale des prix industriels.
Mais dans un monde en mutation de rapports de force et en crise d’approvisionnement, on peut considérer qu’un objectif d’inflation rigide à 2% est dangereux et qu’il faut lui préférer un objectif de « 2% plus ou moins 1% » qui est compatible avec l’adaptation des agents économiques aux mutations à l’oeuvre. Lorsque les perturbations d’approvisionnement auront cessé, le retour à l’objectif initial s’imposera naturellement.
Paradoxalement, à trop forcer le retour à une inflation à moins de 2% dans un contexte de crise de l’approvisionnement, la banque centrale perturbe davantage le système de prix relatifs qu’elle ne protège en aggravant les tensions. Si dans le même temps elle restreint massivement les liquidités, elle étouffe le fonctionnement de l’économie réelle et devient la principale menace pour la stabilité économique. Si l’inflation se stabilisait à moins de 3% pendant la période de mutation vers une économie verte, on serait proche de l’optimum de politique économique.
Les Echos – 5/09/2023
La France est dotée d’un système de santé d’une grande complexité avec des établissements de santé, des groupements hospitaliers de territoires ou des maisons de santé qui ne doivent pas être confondues avec des maisons médicales de garde. Or personne ne semble satisfait du fonctionnement de ce système complexe qu’il faudrait rationaliser sur le périmètre des bassins de vie.
Fin 2020, le secteur hospitalier français comptait près de 3.000 établissements de santé, dont 1.350 hôpitaux publics, 970 cliniques privées et 670 établissements privés à but non lucratif – dont 20 centres de lutte contre le cancer. Parmi les établissements publics, on comptait 180 centres hospitaliers régionaux, 1.030 centres hospitaliers – dont 92 spécialisés en psychiatrie – et 140 autres établissements publics, essentiellement des unités de soins de longue durée.
Le nombre de structures et le nombre de lits diminuent régulièrement à mesure des restructurations et de l’essor de l’ambulatoire qui reste moins développé qu’ailleurs en dépit des progrès récents. Ces établissements employaient 1,36 million de personnes dont 160.000 soignants, 850.000 agents non médicaux soignants et 350.000 agents du personnel non médical, non soignant. Le secteur public employait 77% des effectifs salariés de secteur hospitalier.
Les groupements hospitaliers de territoires (GHT) sont un dispositif conventionnel, obligatoire depuis juillet 2016, entre établissements publics de santé d’un même territoire, par lequel ils s’engagent à se coordonner autour d’une stratégie de prise en charge commune du patient.
En mars 2023, la France comptait également 2.251 maisons de santé avec un objectif de 4.000 maisons qui sont des structures pluriprofessionnelles dotées de la personnalité morale et constituées entre professionnels médicaux, auxiliaires médicaux ou pharmaciens. Les maisons de santé ne doivent pas être confondues avec les 340 maisons médicales de garde qui accueillent les patients en dehors des horaires conventionnels (de 20 heures à 8 heures du matin).
Selon l’Insee, 1.707 bassins de vie structuraient le territoire français au début de cette année, dont 26 dans la France d’outre-mer. Chaque bassin de vie est défini autour d’une ou plusieurs communes qualifiées de pôles de services comprenant notamment les collèges, les commerces, les stations-service ou agences bancaires, les piscines et laboratoires d’analyses médicales ou encore les services publics de police/gendarmerie et de finances publiques. Ces bassins se divisaient en 65 bassins urbains denses, 386 urbains de densité intermédiaire et 1.256 bassins ruraux.
Il apparaît que le système de soins doit être restructuré sur ces bassins de vie en s’organisant pour qu’ils aient chacun, en fonction de leur taille, de 1 à 3 maisons médicales de garde ouvertes la nuit (de 20 heures à 8 heures) afin de mailler le territoire pour éviter les recours inutiles aux urgences. Avec, à terme, 4.500 à 5.000 maisons médicales de santé ouvertes le jour et un nombre équivalent de maisons de garde ouvertes la nuit, on pourra accélérer la restructuration du système en renforçant massivement les équipements des 180 centres hospitaliers régionaux (CHR) tout en réduisant le nombre d’établissements de santé de 3.000 à moins de 2.000 mieux équipés, certains des établissements en surnombre se transformant en maisons de santé et de garde.
Les CHR doivent être tous portés au plus haut niveau mondial d’équipements et de qualité de soins pour redonner à la France le pailleur système de santé au monde, la place qui était la nôtre il y a trente ans.
Les Echos – 20/06/2023
Une reprise en main de notre déficit public s’impose d’autant plus que la transition climatique va coûter de plus en plus cher.
Le déficit public de la Franc est passé de 9% du PIB en 2020 à 4,7% en 2022 avant de remonter à 4,9% en 2023. Compte tenu de la hausse des taux d’intérêt, la baisse du déficit programmée par le gouvernement à 3,7% en 2025, soit 1 point de PIB en dessous du niveau de 2022, conduira à une stagnation de la dette publique à 109,5% de 2023 à 2025. Le gouvernement reconnaît lui-même que la situation de nos finances publiques est très dégradée et qu’aucune amélioration réelle n’est en vue jusqu’en 2027, avec un déficit qui reviendrait seulement au niveau de 2019, autour de 3%. Même si Standard & Poor’s a maintenu la note AA de la dette française le 2 juin 2023, le retour à l’équilibre de nos finances publiques est, à ce stade et sans changement d’orientation, une vue de l’esprit.
Cet affaiblissement public s’explique en grand partie par le niveau d’entrée du déficit dans la crise. Le déficit français s’établissait à 3,1% en 2019 contre 0,6% pour la zone euro et un excédent de 1,5% avec l’Allemagne, soit un écart de 2,5% du PIB avec la zone euro et de 4,6% avec l’Allemagne. La France avait réduit ces écarts en 2022, mais la dérive de la dépense publique française en 2023-2024 les rouvre. En 2024, le déficit français sera vraisemblablement supérieur de 2% du PIB à celui de la zone euro et de 3% à celui de l’Allemagne.
Le faible ajustement relatif de la trajectoire de nos finances publiques explique que l’écart de dette publique en pourcentage du PIB va se creuser avec la zone euro en 2023-2024, voire diverger en 2025-2027 si une reprise en main ne s’opère pas rapidement. Cette reprise en main s’impose d’autant plus que la transition climatique va coûter de plus en plus cher, de l’ordre de 3 points de PIB par an, ce qui pourrait conduire la France au désastre financier en cas de nouveau choc comparable à celui du Covid-19.
L’origine de cette dérive est identifiée. La dépense publique progresse plus vite en France que chez ses voisins de la zone euro, de 7,3 points de PIB de plus qua la moyenne de la zone euro en 2022 à 7,8 points de plus en 2024, selon les dernières prévisions de la Commission européenne. La réalité est plus grave si l’on compare la France à la zone euro hors France, l’écart de dépense publique atteignant 9,1 points de PIB en 2022 et 9,3 points en 2024. Non seulement la dépense publique dépasse de plus de 9 points de PIB celle des pays avec lesquels la France partage la même monnaie, mais cette dépense est inefficace puisque la croissance annuelle française est tombée à 1,15% sur la période 2014-2023 avec un déficit extérieur croissant. La croissance française qui permettrait de restaurer l’équilibre des comptes extérieurs est famélique et ne dépasse pas 0,75% par an.
La dépense sociale française dépasse 34% du PIB, soit le record du monde, sans que personne semble content ! L’école primaire est sinistrée avec un classement Pisa désastreux, 18% des enfants ne maîtrisent pas les compétences de base (lecture, écriture, calcul) et 12% des enfants qui les maîtrisent mal. Si la France surperformait ses compétiteurs dans tous les domaines, notre organisation serait un modèle. Mais dépenser 9 points de PIB de plus que les autres, alors que le pays s’appauvrit relativement, avec une baisse du niveau de vie de 12% comparée à l’Allemagne en moins de quinze ans, relève d’un Etat en faillite.
Les Echos – 5/04/2023
La France manque cruellement d’entreprises de taille intermédiaire. Il est nécessaire de protéger ce type d’entreprenariat par la Constitution.
Les ETI sont ces entreprises de taille intermédiaire, ayant entre 250 et 5.000 salariés et un chiffre d’affaires inférieur à 1,5 milliard d’euros, qui manquent tant à la France. Il y a 5.500 ETI dans notre pays au sein des 3,3 millions d’entreprises « principalement marchandes non agricoles et non financières » (PMNAF) selon la classification de l’Insee, contre 8.000 en Italie et 12.500 en Allemagne. Nos ETI emploient 3 millions de salariés (ETP), réalisent 30% du chiffres d’affaires, 27% des investissements et 26% de la valeur ajoutée des entreprises PMNAF. Parmi les 2,7 millions de salariés (ETP) que compte l’industrie manufacturière, 37% sont employés par des ETI.
Il est crucial de noter que les pays qui ont gardé une industrie exportatrice puissante ont beaucoup plus d’ETI que les pays désindustrialisés comme la France. Or les impôts de production frappent particulièrement l’industrie. Ils ont atteint 3,8% du PIB en 2021 en France, contre 0,7% en Allemagne et en Suisse et 2,8% en Italie. Il est donc urgent de supprimer la C3S qui taxe le chiffre d’affaires réalisé en France et la CVAE qui, en taxant la valeur ajoutée, pénalise l’investissement et l’indispensable montée en gamme de notre économie. La loi de finances pour 2023 acte la suppression de la CVAE sur deux ans à compter de 2023. Il faudra ajouter la suppression de la taxe foncière sur les propriétés bâties (TPFB) et de la CFE pour les établissements industriels (perte de recettes de 3,2 milliards d’euros) pour s’aligner sur l’Italie.
Pour que ces mesures enclenchent le redressement de notre industrie, il faut créer une Agence foncière nationale (AFN) qui équipe en cinq ans un millier de zones industrielles électrifiées et numérisées (ZIEN) de 200 à 300 hectares. l’AFN acquiert les terrains, les dépollue si nécessaire, et fait faire les fouilles archéologiques, tout en les faisant classer en ZIEN, afin de pouvoir accueillir en quelques semaines les entreprises candidates à des pôles de développement cohérents.
Mais il faut aussi stopper le massacre de nos PME et ETI lors des successions. Je propose de créer des fondations productives, comme en Allemagne, ayant pour objet de détenir des actions de sociétés industrielles et commerciales apportées par des personnes physiques qui n’en auraient plus la disponibilité pendant des périodes très longues (huit à douze ans) et renouvelables. Aussi longtemps que ces conditions seraient respectées, les actions et revenus capitalisés dans les fondations seraient isolés du patrimoine personnel des personnes physiques ayant fait l’apport partiel ou total des leurs actions aux fondations productives, y compris au moment des successions.
Ces fondations, créées par un article de la Constitution lors d’une réforme remplaçant le principe de précaution par un principe de responsabilité, seraient le support d’un entreprenariat de long terme au service de la création de richesses et d’emplois sur notre territoire.
Il s’agit de protéger constitutionnellement l’entreprenariat industriel et commercial exigeant des investissements à long terme dans des activités industrielles mais aussi de services à forte valeur ajoutée. Cela permettrait à la France de rattraper son retard dans l’industrie, l’agroalimentaire, l’énergie et le numérique – notamment dans les biotechs, l’intelligence artificielle et la fabrication de microprocesseurs et ordinateurs.
Les Echos – 3 mars 2023
La France n’a pas compris qu’un nouvel ordre stratégique mondial se mettait en place : la Chine et les Etats-Unis se battent pour être la puissance dominante dans une révolution « informatique » mondiale.
Le conflit stratégique entre la Chine et les Etats-Unis ne se limite pas à la destruction de ballons dans l’espace…Les deux pays se sont lancés dans une compétition entre une puissance dominante de l’ordre international qui veut le rester – les Etats-Unis – et une puissance montante qui veut prendre sa place – la Chine. C’est un conflit classique, depuis Athènes et Sparte. Depuis le XVe siècle, seize conflits de ce type ont été recensés dont douze se sont conclus par une guerre et quatre par le renoncement de l’un des deux ennemis. Les Etats-Unis sont prêts à tout pour rester le dominant ; la Chine également, comme l’a clairement exprimé Xi Jinping, pour les remplacer.
Le conflit entre les deux géants se décline en deux luttes complémentaires :
L’informatique, comme science et technologie, transforme le monde depuis quatre décennies, comme la vapeur à la fin du XVIIIe siècle et l’électricité à la fin du XIXe siècle. Le numérique désigne les applications de l’informatique dans ses interactions avec les consommateurs. L’informatique est la mutation scientifique, technique, industrielle, énergétique et logistique qui fait fonctionner la planète.
Si l’informatique s’arrête, tout s’arrête ! Plus de banque, d’assurance, de logistique et d’approvisionnement. Mais aussi plus d’eau, de pain (les fours sont électriques) ou d’électricité, de télécommunications ou d’hôpitaux. L’informatique qui fait fonctionner les systèmes électriques, fonctionne elle-même à l’électricité. Les prochaines guerres globales commenceront par la destruction des systèmes électriques : l’Ukraine à la puissance 100. La révolution informatique est hyperindustrielle et investir dans la production d’ordinateurs, de microprocesseurs, de robots et d’électricité est une question de survie.
Et depuis trois décennies, les élites françaises pensent qu’on est entré dans un monde postindustriel, post-travail, et posténergie. Réindustrialiser dans le monde hyperindsutriel informatisé supposerait de doubler la production électrique en vingt ans, ce que nos dirigeants ne conçoivent même pas.
Ces deux pays dominent tellement la planète et leur conflit est si intense, qu’ils produisent plus de 42% du PIB mondial, assurent près de 60% des dépenses militaires mondiales, contrôlent 80% des licornes mondiales en capitalisation et 100% des grandes plateformes mondiales avec les GAFAM américains et les BATHX chinois.
L’Europe est – et se pense – en marge de cette transformation totale alors qu’elle est une proie. L’Allemagne, qui n’a pas de GAFAM – ce qui montre qu’elle n’est pas intellectuellement invincible -, investit depuis deux ans dans quatre grandes usines de microprocesseurs quand la France s’est lancée dans un demi-projet d’extension d’une capacité existante.
Notre pays a préparé son suicide lent en sous-investissant dans la production électrique et informatique depuis quinze ans.
En France, le débat porte sur l’âge de départ à la retraite, qui sera encore un des plus bas du monde à 64 ans, les inconvénients à construire des usines propres et des centrales électriques même propres, le désagrément à réintroduire l’excellence, la discipline et les devoirs à l’école, et les formes légales que pourrait prendre le droit à la paresse.
Le tsunami économique et l’affaissement brutal de la protection sociale qui se profilent – de moins en l’absence d’un réveil stratégique -, vont sidérer les Français au-delà de ce qu’ils ont vécu aux pires moments de leur histoire. Nous pouvons encore réagir à condition de comprendre le nouvel ordre mondial.