Les Echos

Les Echos – 30/01/2023

Christian Saint-Etienne montre que même si l’emploi va mieux, la réindustrialisation ne « prend » pas. Et explique ce qu’il faudrait faire pour inverser la tendance.

Comme j’aimerais, en ce début d’année, écrire que la France se réindustrialise ! Mais l’inverse est à l’oeuvre, en dépit de discours décalés du réel. Après l’épisode Hollande 1 (2012-2014), qui avait multiplié les discours et les mesures anti-riches, Hollande 2 (2015-2017) et Macron 1 (2017-2021) ont, eux, tenté de faciliter l’activité économique, notamment en réduisant les contraintes sur le marché du travail (lois El Khomri 2016, ordonnances sur le marché du travail 2017). En 2014, le CICE a été porté à 6 % de la masse salariale pour les rémunérations inférieures à 2,5 SMIC et remplacé par un allégement de cotisations sociales en 2019.

Cette politique a eu du succès en termes de créations nettes d’emplois. Mais en dépit de la baisse, en 2021, de 10 milliards d’euros desimpôts de production (qui demeurent trois fois plus élevés qu’en Allemagne ou en Suisse et 80 % plus élevés qu’en Italie en pourcentage du PIB), d’une baisse modérée du taux de l’IS à 25 % (qui reste supérieur de 5 points au taux d’IS moyen des pays européens compétitifs), les quelques mesures pro-entreprises depuis 2015 ont été noyées dans une politique pro-demande depuis la révolte des « gilets jaunes » et le choc Covid. Le déficit public a explosé et se maintiendra à 5 % du PIB cette année. La demande interne est financée par l’emprunt public, ce qui ne rassure pas les investisseurs industriels.

La valeur ajoutée manufacturière en France est tombée de 37 % en 2015 à 33 % en 2021 de la valeur ajoutée manufacturière allemande en euros et de 96 % à 84 % de la valeur ajoutée manufacturière en Italie sur la même période. Avec le même taux de change et les mêmes taux d’intérêt de Banque centrale, la France fait beaucoup moins bien que l’Allemagne, – nous sommes tombés au tiers de nos voisins – et que l’Italie aussi ! Notre performance est catastrophique et explique l’état pitoyable de notre commerce extérieur.

Notre production manufacturière est plus faible en 2021 en euros qu’en 2015 ! Sur la même période, elle a augmenté de 10 à 15 % chez nos voisins. En dépit du discours sur la start-up nation (mais les start-up importent plus de matériels et logiciels informatiques qu’elles n’exportent) et sur la production de Doliprane, rien n’est fait concernant les 300 médicaments en rupture qui conditionnent notre souveraineté de santé publique.

La réindustrialisation ne prend pas, et la comparaison France-Allemagne continuera de décevoir cette année compte tenu des investissements massifs de l’Allemagne dans l’énergie, l’automobile, les biotechs et les microprocesseurs.

Que faudrait-il faire ? Agir, tout simplement ! Réindustrialiser veut dire numériser, robotiser et électrifier l’ensemble du secteur productif, ce qui suppose de doubler la production électrique en deux décennies. Les annonces sur les EPR et le photovoltaïque (à base de panneaux importés de Chine…) ne permettront au mieux d’augmenter la production que d’un quart, d’ici vingt ans.

D’où viendra le reste ? Où est la filière nationale de photovoltaïque ? Quid des centrales pilotables au gaz décarboné ? Quid des investissements nécessaires dans l’hydroélectrique ?

Il faut créer un puissant ministère de la Réindustrialisation également responsable de la politique énergétique, de l’innovation et de la formation professionnelle. Il devrait être à l’oeuvre depuis cinq ans à la place des mesurettes qui ne visent à corriger qu’une fraction de nos handicaps. Faudra-t-il un mai 1940 industriel et militaire pour réveiller le pays ? Il se prépare : le commerce extérieur et l’endettement en sont les mèches.

Les Echos – 13/12/2022

Les scénarios sont sombres à court et moyen terme. Sauf si la guerre en Ukraine se terminait… Un conte de Noël.

Les prévisionnistes sont pessimistes ! Le conflit entre la Chine et les Etats-Unis pour la domination mondiale s’aggrave en dépit des déclarations de bonnes intentions des présidents de ces deux pays. La guerre de la Russie en Ukraine prend un tour de plus en plus violent avec des bombardements de civils pour essayer de cacher des insuccès militaires. L’Allemagne s’affirme comme la première puissance européenne, y compris sur le plan militaire, tout en étant incapable de mener une politique favorable à l’Europe : c’est le mercantilisme allemand au bénéfice de la seule Allemagne qui emporte tout.

La France est à la dérive, avec des finances publiques enfoncées dans le rouge. Dès 2023, selon le FMI, et plus encore dans les années suivantes, la France devrait avoir les déficits publics les plus élevés d’Europe parmi les grands pays de l’Union. L’Italie cumule des excédents de son commerce extérieur avec des déficits publics qui seront bientôt en dessous de ceux de la France. La crise énergétique s’aggrave.

Avant la guerre, l’avenir était riant

Bref, l’Allemagne domine une Europe en crise à l’Ouest et en guerre à l’Est. Le monde se réarme. Et la France plonge dans le double déficit sous la conduite d’un président qui apparaît totalement dépassé face à la désindustrialisation qui continue. Est-ce le dernier Noël des temps heureux ?

Tel est le futur annoncé. Est-il certain ?

La guerre en Ukraine a beaucoup fait pour noircir des perspectives qui étaient riantes au début février 2022 lorsque le rebond de l’activité en Europe semblait solide et inarrêtable. Les prix de l’énergie et des matières premières ont explosé. Mais avec la hausse des prix de l’énergie et l’accélération de la transition vers un monde bas carbone, la consommation d’énergie a commencé à reculer tandis que le blé ukrainien a pu s’exporter en partie. Surtout, le coût de la guerre pour la Russie, en morts et fuite des compétences, devient tel que le peuple russe commence à ouvrir les yeux sur la nature de l’agression contre l’Ukraine, un pays frère martyrisé par l’oligarchie russe.

Alors que la récession semble programmée pour 2023, on ne peut exclure que les Américains finissent par se lasser d’aider l’Ukraine sans perspective de paix tout en alimentant une guerre qui jette un peu plus la Russie dans les bras de son réel ennemi stratégique, la Chine.

On sait que Poutine a accumulé les décisions désastreuses sur un substrat inflammable : contrairement à ce que souhaitait Henry Kissinger, les Etats-Unis et l’Union européenne ont été incapables de donner une place à la Russie dans un nouvel ordre européen qu’il aurait fallu construire entre 1991 et 2021. Et si Biden, qui n’a pas perdu les élections américaines de mi-mandat, s’entendait avec l’Allemagne et la France pour proposer les contours d’un nouvel ordre européen en contrepartie d’un arrêt immédiat du conflit en Ukraine ? La Russie garderait la Crimée tandis que le Donbass deviendrait autonome au sein de l’Ukraine libérée.

Dans ce scénario, qui semble relever du miracle à ce stade, et en cas d’accord, toutes les sanctions sur la Russie seraient levées. La baisse rapide des prix de l’énergie et des matières premières enclencherait un ralentissement massif de l’inflation. De nouvelles perspectives d’exportation s’ouvriraient pour les entreprises européennes. La confiance pourrait retrouver rapidement un niveau historiquement élevé.

Un conte de Noël ? Agissons pour qu’il se réalise.

Photo de Cristian Escobar sur Unsplash

Les Echos – 8/11/2022

La rivalité Etats-Unis-Chine pour la domination mondiale s’amplifie chaque jour avec deux lutteurs de plus en plus durs, et un Xi Jinping qui renforce sa puissance. Pendant ce temps, que fait l’Europe ?

Il faut replacer le sacre récent de Xi Jinping dans la progression du duopole sino-américain en matière de puissance économique et numérique, militaire et diplomatique, et d’influence globale. En 2021, le PIB cumulé des deux pays s’est établi à 42,5 % du PIB mondial. Ils ont effectué 56 % des dépenses militaires mondiales. Ils détiennent 80 % des licornes et 100 % des grandes plateformes numériques.

Face à ces deux pays en compétition pour dominer le monde, l’Europe désunie ne s’est pas mise en ordre de bataille, au contraire. Et la peur de Poutine ne suffit pas à encourager ses membres à renforcer réellement leur autonomie stratégique et militaire.

L’héritage de Deng explosé

L’héritage de Deng Xiaoping, refondateur de la Chine moderne, était marqué par trois lignes de force : 1/la création d’une économie socialiste de marché plus ouverte sur le monde et favorisant les initiatives individuelles avec une séparation progressive entre les administrations de l’Etat et celles du Parti communiste ; 2/l’importance donnée à l’expérimentation dans les politiques publiques avec une plus grande liberté laissée aux ménages pour développer des activités privées et la création de zones économiques spéciales accueillant les entreprises étrangères, le développement d’un système financier et la multiplication des investissements à l’international ; et 3/l’institutionnalisation du régime avec la Constitution de 1982, qui réduisait le rôle de la lutte des classes et visait à favoriser le développement économique, ce qui préparait l’introduction des droits de propriété privée, en 2004. Les mandats politiques étaient limités à deux termes de cinq ans. Si la Chine n’en devenait pas une démocratie, elle se transformait et s’ouvrait sur le monde. Ce sont toutes ces évolutions que Xi a inversées.

Xi a fait voler en éclats le programme politique de Deng. Tout d’abord, il a fait sauter les règles de limitation des mandats et s’est placé au centre de la Constitution, alors que Deng avait voulu bannir le pouvoir personnel. Ensuite, il a mis de côté le principe d’expérimentation par une recentralisation du système et une nouvelle fusion des administrations du Parti et de l’Etat donnant le primat au Parti. Les cadres nationaux et régionaux perdent beaucoup en autonomie, qu’ils utilisaient parfois mal et à leur profit, mais le plus souvent en multipliant les projets de développement. Enfin, il accentue le contrôle du Parti sur les entreprises et reprend le suivi en direct de leur internationalisation. Progressivement, la propagande officielle met Deng sur le bord de l’histoire et réaffirme le contrôle total du Parti sur les sphères économique et politique.

Le XXe Congrès du Parti communiste chinois (16-22 octobre 2022) a renouvelé 65 % des membres du Comité central, ce qui montre la mainmise de Xi sur cette instance. Le Comité central s’est réuni le 23 octobre 2022 et a renouvelé les mandats de Xi Jinping à la tête de la Chine pour la troisième fois et nommé un Comité permanent du Bureau politique constitué de fidèles de Xi.

L’ex-président Hu Jintao, dernier héritier de Deng, a été physiquement escorté hors du Congrès le 22 octobre, sous le regard des caméras, en semblant résister à cette expulsion qui est intervenue juste avant le vote visant à intégrer le « rôle central » de Xi à la charte du parti. Voulait-il voter contre ?

Non seulement Joe Biden continue la politique de Trump envers la Chine mais il l’a durcie le 7 octobre par un blocage de plus en plus complet des achats chinois de produits technologiques américains.

La rivalité USA-Chine pour la domination mondiale s’amplifie chaque jour avec deux lutteurs de plus en plus durs. L’Europe molle est un des enjeux de cette rivalité.

Photo par Alejandro Luengo sur Unsplash

Les Echos – 4/10/2022

Dix chiffres comme autant de propositions pour éviter les erreurs commises il y a deux ans.

En 2019, la réforme des retraites a échoué pour deux raisons : par péché d’orgueil car l’on voulait remplacer 42 régimes par 1 seul, et parce qu’on a voulu cacher la nécessaire réforme paramétrique sous un régime dit « par points », la valeur de ces derniers baissant subrepticement sur la longue durée. Pour éviter ces deux erreurs, il faut reconnaître qu’il y a 5 façons de se relier au marché du travail, et donc 5 régimes s’imposent.

1. Pour les salariés du privé.

2. Pour les fonctionnaires de l’Etat qui s’engagent à vie avec des salaires faibles à condition d’espérer vivre décemment à la retraite.

3. Pour les indépendants, dont le nom dit tout : pourquoi un Etat centralisateur devrait-il gérer leur régime ?

4. Pour les régimes spéciaux du public (EDF, RATP, SNCF) qui doivent rester indépendants compte tenu de suggestions spécifiques.

5. Pour les régimes spéciaux du privé (médecins, avocats, etc.) qui sont excédentaires : pourquoi un Etat mal géré devrait-il prétendre gérer des régimes excédentaires ?

La deuxième erreur à éviter est de vouloir cacher la réforme paramétrique que les Français voient à livre ouvert. Ce n’est jamais bon de les prendre pour des imbéciles.

L’allongement de la durée de vie depuis la dernière réforme de 2010 devrait conduire à fixer l’âge de départ à la retraite à 65 ans avec une durée de cotisation de 44 ans. Même si une majorité des travailleurs du privé partent à 63,5 ans, le pays n’est pas prêt pour 65 ans. Il semble raisonnable de se caler sur 64 ans et 44 ans. Pour favoriser la natalité, on peut réduire de 4 mois par enfant avec un plafond de 16 mois, les deux paramètres. De même, pour prendre en compte la pénibilité, on peut construire une échelle de pénibilité permettant de réduire au maximum les deux paramètres de 18 mois, le maximum ne devant pas concerner plus de 15 % des travailleurs. Les deux paramètres seraient plafonnés à 24 mois. Ainsi, au maximum de ces deux cas, l’âge de départ serait à 62 ans avec une durée de 42 ans, les branches pouvant négocier une réduction supplémentaire d’un an à leurs frais. On peut gager qu’en moyenne, l’âge de départ serait à 63,5 ans avec une durée de 43 ans, tout en donnant un avantage aux familles et aux emplois pénibles.

Il faut enfin limiter les régimes de retraite en répartition en annuités à près de trois fois le plafond de la Sécurité sociale arrondi à 120.000 euros par an, pour calculer cotisations et prestations, et mettre en place des régimes assurantiels privés au-delà. Et il faut innover avec la mise en place du régime 80-90-100 %, négocié par branche, permettant aux travailleurs, à partir de l’âge de 63 ans, de travailler 4 jours par semaine (80 %), en touchant 90 % du salaire, et en venant le cinquième jour faire du tutorat pour les jeunes ou enseigner dans les CFA (100 % du temps). C’est reconnaître la valeur de l’expérience plutôt que de virer les gens comme des malpropres après 60 ans.

Enfin, il faut arrêter de concentrer l’essentiel de la formation permanente sur les moins de 40 ans, ce qui justifie de virer les gens réputés mal formés à 50 ans. Donc pour frapper l’attention, 40 % des fonds doivent bénéficier aux plus de 40 ans. Pour réussir la réforme des retraites, il faut donc 10 chiffres : 5 régimes, 64 ans pour l’âge de départ, 44 ans de durée de cotisation, 2 ans de bonus, 120.000 euros de plafond, 80-90-100 % de valorisation de l’expérience, 40 % de formation pour les plus de 40 ans. Et beaucoup d’amour pour les travailleurs.

 

Les Echos – 14/09/2022

La dérive budgétaire de la France a évidemment été spectaculaire sous l’effet de la crise du Covid-19 et du « quoi qu’il en coûte ». Sommes-nous pour autant en perdition ? La réponse doit être nuancée.

Le déficit public, c’est-à-dire le déficit de l’ensemble des administrations publiques, est passé en pourcentage du PIB de 2,3 % en 2018 à 8,9 % en 2020 et atteindra vraisemblablement 5,2 % en 2022 hors nouveau choc macroéconomique ou géostratégique avant la fin de l’année. La dette publique brute devrait passer de 98 % du PIB en 2018 à 113 % du PIB en 2022, soit une dégradation apparemment limitée compte tenu de la violence du choc. Elle est du même ordre de grandeur que la hausse en pourcentage de PIB de la dette de l’Italie et de l’Espagne sur la même période, mais elle atteint le double de la hausse de la dette publique en pourcentage du PIB de la zone euro et de l’Allemagne, sans parler des Pays-Bas dont la dette n’augmente pas sur la période !

Les points d’inquiétude sont autres. Le premier est lié au niveau d’entrée dans la crise. En 2019, la dette publique en pourcentage du PIB était à 97 % en France, contre 59 % en Allemagne, un écart de 38 points de PIB, alors que ces ratios de dette étaient comparables en 2007 avant la crise des subprimes. Donc la dérive des finances publiques françaises s’opère sur la période 2008-2017 sans correction ultérieure.

Le second est pire et concerne l’avenir. Le gouvernement a publié en juillet son programme de stabilité 2022-2027 qui fait apparaître un incroyable laxisme dans la gestion des finances publiques de la France à l’horizon du quinquennat. La dette publique serait au même niveau en 2027 qu’en 2022, soit 113 % du PIB, ce qui ne laisse aucune marge de manoeuvre en cas de nouveau choc macroéconomique international. Sachant que les chocs majeurs coûtent à la France une quinzaine de points de PIB, soit le double qu’en Allemagne, nous serions très vite en très grande difficulté financière. Le déficit public reste égal ou supérieur à 5 % du PIB en 2023, soit le maintien du déficit de 2022 ! L’incapacité du gouvernement de mener des réformes structurelles portant sur la dépense de protection sociale ou celle des collectivités locales devient un problème stratégique majeur qui porte atteinte à notre souveraineté financière au moment où nous devons renforcer considérablement nos capacités militaires.

La crise énergétique est un autre signal de l’impuissance stratégique des autorités publiques actuelles. L’actuelle Première ministre axe toute sa politique énergétique sur les restrictions de consommation et les punitions qui seront infligées aux entreprises qui ne respectent pas les « instructions » publiques. Aucune perspective n’est offerte en matière d’augmentation des capacités de production électrique. Or si l’on veut réussir la transition énergétique tout en réindustrialisant le pays, il faudra doubler la production électrique sur une vingtaine d’années afin de réduire la consommation de pétrole et éliminer le charbon.

La crise des finances publiques françaises est avant tout un élément de la crise générale de la décision publique qui s’affirme depuis dix ans comme mentalement bloquée sur le court terme, archaïque dans ses choix et limitée à des processus administratifs qui dévitalisent une nation autrefois tournée vers l’avenir, comme ce fut le cas dans les années 1960 et 1970 et dans une certaine mesure dans les années 1980. Quand sortirons-nous de trois décennies de renoncements ?

Les Echos – 31/08/2022

L’essor des ETI doit être la boussole de notre politique économique… d’autant plus que les mesures prises dans leur intérêt sont bonnes pour toutes les entreprises.

Les entreprises de taille intermédiaire (ETI) ont entre 250 et 5.000 salariés et un chiffre d’affaires compris entre 50 millions d’euros et 1,5 milliard d’euros. Selon l’Insee, leur nombre est passé de 4.600 en 2009 à 5.400 en 2016 et 5.900 en 2019.

Pour replacer les ETI dans le secteur marchand, en 2019, il y avait 4,1 millions d’entreprises dans les secteurs marchands non agricoles et non financiers. Parmi ces dernières, près de 700.000 relèvent des secteurs de l’enseignement, de la santé et de l’action sociale et 100.000 entreprises sont des exploitations forestières, des auxiliaires de services financiers et d’assurance. Il en résulte que 3,3 millions d’entreprises composent les « secteurs principalement marchands non agricoles et non financiers ».

Il y a 5.500 ETI au sein des 3,3 millions d’entreprises « principalement marchandes non agricoles et non financières », sur les 5.900 ETI recensées en 2019. Elles emploient 3 millions de salariés (équivalents temps plein – ETP), réalisent 30 % du chiffre d’affaires, 27 % des investissements et 26 % de la valeur ajoutée de ces entreprises. En moyenne, elles emploient 550 salariés et comptent 10 unités légales. Parmi les 2,7 millions de salariés (en ETP) que compte l’industrie manufacturière, 37 % sont employés par des ETI.

Il est crucial de noter que les pays qui ont gardé une industrie exportatrice puissante ont beaucoup plus d’ETI que les pays désindustrialisés comme la France. L’Allemagne compte 12.500 ETI et l’Italie 8.000. Le poids de l’industrie manufacturière en pourcentage du PIB est de 20 % en Allemagne, 15,5 % en Italie et moins de 10 % en France. L’essor des ETI est donc excellent pour l’emploi et les exportations. Il doit être favorisé comme élément central du renouveau productif.

Afin de créer un choc de réindustrialisation et d’accélérer le développement de l’ensemble du secteur productif, il faut attirer les investissements internationaux tout en favorisant l’essor des ETI et des grosses PME par une baisse de l’impôt sur les sociétés prenant en compte les accords fiscaux internationaux conclus en 2021-2022. Le taux d’IS doit passer dès 2023 à 15 % jusqu’à 100.000 euros de résultat des entreprises, 18 % de 100.000 euros à 100 millions d’euros de résultat et 21 % au-delà.

Pour réindustrialiser, il faut également pouvoir accueillir les usines robotisées, numérisées et électrifiées qui sont au coeur de la transformation de notre système productif. Créons une agence publique mettant en oeuvre, avec les régions et les intercommunalités, une politique foncière stratégique par le développement rapide d’un millier de zones industrielles électrifiées de 300 à 500 hectares bénéficiant de toutes les autorisations techniques et environnementales préalables.

Et il faut définir, dans le cadre de la décarbonation, un programme de développement massif de la production électrique en investissant, outre le nucléaire, sur l’hydroélectrique, le photovoltaïque et l’éolien maritime. Notre potentiel électrique doit doubler en vingt-cinq ans. Tout en accélérant sur la biomasse et les pompes à chaleur. Il n’y a aucune stratégie publique forte, cohérente et lisible en la matière depuis quinze ans, sans parler des allers et retours sur le nucléaire.

Toutes les mesures prises pour aider les grosses PME et les ETI à grandir sont bonnes pour toutes les entreprises, pour chacun des territoires qui composent notre pays et pour l’emploi qualifié. La croissance des ETI doit être la boussole de notre politique économique.

 

Les Echos – 22/06/2022

Un effort budgétaire supplémentaire est nécessaire pour adapter nos capacités militaires au contexte actuel et porter la nécessaire évolution de nos équipements.

La guerre en Europe est un fait stratégique majeur qui impose de bâtir une économie duale – militaire et civile – industrielle et stratégique puissante. La loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025 a prévu un premier renforcement de nos capacités militaires après vingt ans de réduction, mais le format 2025 envisagé en 2018 n’est plus en phase avec le contexte d’une compétition militaire accrue entre la Chine et les Etats-Unis, de la guerre en Ukraine ou de la montée en puissance de l’Allemagne, la Turquie ou l’Algérie. Le budget des Armées est fixé à 41 milliards d’euros en 2022 et devait atteindre 44 milliards d’euros en 2023, ce que beaucoup d’experts mettaient en doute compte tenu du gel répété de crédits militaires depuis le vote de la LPM.

Or nos armées sont démunies de drones ou de missiles, de capacités antimissiles, de moyens de transport et de munitions. De plus, le format capacitaire envisagé pour 2025 est totalement décalé par rapport au souhaitable. Il repose sur une force opérationnelle terrestre (FOT) de 77.000 hommes, 200 chars, 260 hélicoptères, 109 canons Caesar, 13 systèmes de lance-roquettes (LR) et une vingtaine de drones tactiques. Alors qu’un format sérieux envisagerait pour 2030 (format capacitaire 2030 souhaitable) une FOT de 90.000 hommes avec 250 chars, 320 hélicoptères, 200 Caesar, 50 LR et 200 drones tactiques armés, accompagnés des supports nécessaires.

De même, le format 2025 naval prévoit 17 frégates, 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) et 6 sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) alors que le format 2030 conduirait à se doter rapidement (avant 2030), en faisant un effort considérable sur nos capacités industrielles, de 22 frégates, 5 SNLE et 9 SNA, avec les supports nécessaires. Et il faut une centaine de drones armés adaptés aux besoins de la marine.

Enfin, le format 2025 prévoit des forces aériennes limitées à 253 avions de combat en parc, avec un taux de disponibilité faible, dont 171 Rafale (42 pour la marine), 4 Awacs, 15 avions ravitailleurs et 43 avions de transport tactique sans gros-porteurs. Le format 2030 conduirait à se doter avant 2030 de 300 avions de combat, dont 220 Rafale (dont 80 Rafale F4), 6 Awacs, 20 avions ravitailleurs, 60 avions de transport tactique et une dizaine de gros-porteurs.

Le budget de recherche-innovation-développement (BRID) doit passer de 1 milliard d’euros en 2022 à 3 milliards d’euros en quatre ans, par incrémentation annuelle de 500 millions par an jusqu’en 2030 (BRID 2030 : 5 milliards d’euros), tandis qu’un Fonds stratégique d’investissement défense (FSID) dans la Base industrielle et technologique de défense (BITD) doit être doté de 2 milliards d’euros par an, pendant dix ans, afin de contribuer à la réindustrialisation duale civile-militaire.

Cet effort de reconstruction, qui devra être poursuivi pendant au moins dix ans, peut être mis en oeuvre avec un budget militaire, hors FSID et hors pensions et fonds de concours et attributions de produits rattachés, progressant, par incrémentation annuelle de 3 milliards d’euros, de 41 milliards d’euros en 2022 à 56 milliards d’euros en 2027 et 71 milliards d’euros en 2032. Si ce projet est voté à l’automne 2022, le budget – FSID inclus – passerait de 46 milliards d’euros en 2023 à 73 milliards d’euros en 2032.

En supposant que le PIB en volume progresse de 1,5 % par an et les prix de 2 % par an de 2023 à 2032, le budget militaire – FSID inclus à partir de 2023 – passerait de 1,54 % du PIB en 2022 et 1,67 % en 2023 à 1,83 % en 2027 et 1,94 % du PIB en 2032. Toute hausse supplémentaire de l’inflation serait reportée sur le budget militaire pour conserver ces proportions. L’effort de reconstruction de notre puissance militaire, ici proposé, est à la fois stratégiquement nécessaire, budgétairement très raisonnable, et industriellement souhaitable.

Photo par Mat Napo sur Unsplash

Les Echos – 03/02/2022

Notre économie est servicielle, mais nos exportations sont manufacturières. Redresser le déficit extérieur passe par des mesures en faveur de l’industrie.

Après trente ans de désindustrialisation massive ayant réduit la part de l’industrie manufacturière à 10 % du PIB contre 15 % en moyenne dans les pays développés et 20 % en Allemagne, la France a pris conscience du désastre avec la montée du déficit extérieur. Mais le lien entre désindustrialisation et déficit extérieur est rarement perçu. Le chaînon manquant réside dans ce que je nomme le paradoxe des deux fois 80 %. Dans les 36 pays développés démocratiques (Union européenne, Suisse, Norvège, Royaume-Uni, Etats-Unis, Canada, Japon, Corée du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande), le poids de l’industrie manufacturière est de l’ordre de 15 % du PIB, tandis que les services se situent entre 75 % et 80 % du PIB (le solde étant constitué par le BTP, l’énergie et l’agriculture).

Mais les produits manufacturés, qui représentent 15 % du PIB, atteignent environ 80 % des exportations mondiales hors énergie et matières premières. Donc le paradoxe statistique est que les économies des pays développés sont servicielles mais leurs exportations sont manufacturières. Ce paradoxe est d’autant plus ignoré que, dans un pays comme la France qui est dirigé par une élite administrative, contrairement à la Chine avec 6 ingénieurs sur les 7 membres du bureau politique, ou à l’Allemagne avec le poids du patronat industriel sur les décisions politiques, l’influence politique de l’industrie est marginale. De plus, son image dans l’opinion est dégradée après vingt ans de fermetures d’usines et un imaginaire à la Zola perpétué par l’école et une majorité du corps politique et médiatique.

La solution serait une fuite en avant dans un monde postindustriel d’innovation dans les start-up. Ces dernières jouent un rôle clé dans la modernisation du pays mais contribuent au mieux à 300.000 emplois sur les près de 30 millions de personnes que compte la population active, soit environ 1 %. Sur les 26 licornes françaises, une seule est industrielle et nos start-up contribuent à hauteur d’environ 1 pour 1.000 à nos exportations. De plus, environ 80 % de la R&D privée sont portés par l’industrie. En résumant à grands traits, pas d’industrie veut dire pas d’exports et pas de R&D. Prétendre être une grande nation politique et militaire sans industrie est une farce.

Pour réindustrialiser, il faut comprendre et faire savoir qu’il ne s’agit pas de mettre des aciéries sur la place de la Concorde ou la promenade des Anglais, mais de numériser et robotiser l’ensemble du système productif, de la distribution des biens et services et des industries agroalimentaires.

Trois mesures clés serviront de signal d’une volonté réelle de réindustrialisation. D’abord, la création d’un ministère plein de l’Industrie, de l’Energie, de l’Innovation et de la Formation professionnelle, car il n’y aura pas de retour de l’industrie sans un investissement massif dans l’innovation et la formation des travailleurs. Puis un effort de 30 milliards d’euros par an (à comparer à une dépense publique de 1.450 milliards d’euros en 2022), avec une baisse de 20 milliards d’euros des impôts de production en trois ans (2023-2025), une accélération de l’amortissement des investissements en machines et équipements pour 5 milliards d’euros dès 2023 et des investissements directs massifs dans l’innovation, notamment dans le numérique, la robotique, les biotechs et l’espace, en commençant par tripler le budget de R&D du ministère des Armées dès 2023. Enfin, une politique énergétique ambitieuse visant un doublement de la production d’électricité en dix ans par le nucléaire, l’hydraulique dont le potentiel est très sous-exploité en France, les centrales à gaz autorisées par la taxonomie européenne et les énergies renouvelables passant par un effort d’innovation déterminé sur le photovoltaïque.

Crédit photo : Just a Couple Photos

Les Echos – 22/12/2021

Par Vincent Lorphelin & Christian Saint-Etienne

Les films « Matrix » et « Ready Player One », les jeux Fortnite, Minecraft et Roblox illustrent ce que seront les métavers : des univers virtuels dans lesquels les avatars des utilisateurs se rencontrent pour se distraire ou travailler. Hors de la science-fiction les métavers ont déjà un embryon d’économie : le rappeur Travis Scott a récolté 20 millions de dollars grâce à un concert virtuel. La vente d’objets virtuels, armes ou vêtements, représente plusieurs milliards d’euros. Les plateformes de discussion instantanée, de visiophonie ou de collaboration en ligne se valorisent à des dizaines de milliards.

C’est la nouvelle grande vision dans le monde numérique, portée au premier rang par Facebook et Microsoft, suivis par les Big Tech chinoises et des centaines d’autres. Le métavers est un concept transitoire, comme le fut le multimédia à son époque, donnant une cohérence à une multitude d’innovations déjà opérationnelles dont l’impact va être systématisé et amplifié.

Le métavers est une innovation de rupture conduisant à une nouvelle organisation de la production. Le modèle de référence est jusqu’à présent celui de l’entreprise industrielle. Wikipédia a montré comment organiser un projet sans hiérarchie avec des millions de contributeurs. Uber met en relation clients et fournisseurs sans autre intermédiaire. Zoom accélère le télétravail. Google Map a montré comment les cartes thématiques facilitent la vie, suivi par les maquettes 3D, la réalité augmentée et les autres jumeaux numériques. L’intelligence artificielle augmente la productivité en reconnaissant les pathologies sur des photos médicales. La blockchain, technologie née avec le bitcoin, permet de tracer, attester et rémunérer toute création, invention, contribution, propriété et partage, y compris pour des richesses infinitésimales comme un clic ou une data. Les cryptomonnaies rendent l’argent plus intelligent que les points de fidélité et les chèques essence. Les métavers sont la combinaison de toutes ces fonctionnalités et de leurs évolutions.

Les vagues successives de la révolution numérique ont bousculé des secteurs entiers comme les télécoms, les médias ou les commerces, et fait triompher les Big Tech. Ces derniers fournissaient des applications, ils fourniront des infrastructures et équipements. Leur modèle idéal est celui des Apple et Google Stores, qui contrôlent les applications sur smartphones et prélèvent 30 % de leurs revenus. Ceci renforcera leur pouvoir sur la formation, le savoir, la création, l’innovation, la collaboration, la commercialisation, la finance et la gouvernance. Bref, sur toute l’économie.

La nature des enjeux a déjà été révélée par le « cloud computing ». De même, les métavers sont des vecteurs d’innovation et de croissance, mais fournis par les Big Tech, ils représentent, en contrepartie, un risque de perte de souveraineté économique. Or, si le cloud est à la transition numérique ce que la centrale électrique était à la révolution industrielle, les métavers sont l’équivalent des éclairages et machines électriques.

A cause d’une mauvaise appréhension de ces enjeux, la politique économique risque de prolonger les erreurs commises avec le cloud. Au motif de la souveraineté, elle freine l’adoption de technologies pourtant essentielles à notre puissance économique. Comme si l’on avait freiné l’usage de l’ampoule électrique au motif que son inventeur, Edison, était américain ! Il fallait, bien sûr, l’adopter, en avance sur nos concurrents, pour innover, depuis le cinématographe jusqu’au scintillement de la tour Eiffel.

Ce que l’action publique doit freiner, ce sont les cyberattaques, les pratiques anticoncurrentielles des Gafa, leurs excès de captation et d’exploitation des données. Ce qu’elle doit encourager, c’est l’utilisation intensive des technologies par les TPE-PME et les aides à l’innovation. Pour ne pas reproduire nos dix ans de retard sur le cloud, l’Etat doit définir dès aujourd’hui, comme l’a fait la Corée du Sud, sa stratégie pour les métavers.

Crédit photo : James Yarema

Les Echos – 29/09/2021

Après les élections françaises du printemps 2022, les pays du nord de la zone euro vont exiger un resserrement des politiques monétaire et budgétaire de la zone dont l’ampleur dépendra des nouveaux équilibres politiques internes à l’Allemagne. C’est dire la perte d’autonomie de la France, sous l’effet de sa désindustrialisation massive au cours des vingt dernières années, que de dépendre à ce point d’arbitrages qui lui échappent de plus en plus. Et justement, les tentatives récentes de réindustrialisation de notre pays ne risquent-elles pas d’être sacrifiées avec le resserrement à venir ?

La France est le pays développé qui s’est le plus désindustrialisé depuis vingt ans. La part de l’industrie manufacturière dans le PIB a baissé de 14 % à 10 % de 2000 à 2019, contre 20 % en Allemagne. En euros, la valeur ajoutée manufacturière de la France est tombée à un peu plus du tiers de la valeur ajoutée allemande.

En lien avec la chute de notre industrie manufacturière et sur la même période, notre part dans les exportations mondiales de biens et services a chuté de 40 % et la part des exportations de la France dans les exportations de la zone euro a chuté de plus de 20 %. C’est l’explication principale de l’écart entre l’excédent commercial allemand de 228 milliards d’euros et le déficit français de 82 milliards d’euros en 2020.

En résumé, la part de l’industrie manufacturière française a baissé de 20 % dans les exportations de la zone euro, de 30 % dans le PIB de la France et notre part dans les exportations mondiales de biens et services a baissé de 40 % au cours des vingt dernières années. C’est un effondrement historique, sans équivalent en temps de paix depuis le début de l’industrie il y a deux siècles et demi. La France, qui fut en pointe des révolutions industrielles des années 1780 aux années 1980, est devenue un nain industriel en trois décennies.

Les économies des pays développés ont un secteur des services qui représente plus de 80 % de leur PIB, sauf en Allemagne où ce secteur se situe autour de 75 %. On ne peut comprendre l’importance de l’industrie si l’on ignore ce que j’appelle le paradoxe des deux fois 80 %. Alors que nos économies sont à plus de 80 % des économies de services, près de 80 % des exportations mondiales de biens et services, hors matières premières et énergie, sont des exportations de produits manufacturés. De plus, on insiste sur l’importance de la recherche et développement (R&D) pour rester à la pointe des transformations globales. Or l’industrie effectue plus de 80 % de la R&D mondiale. Pour dire les choses avec la force nécessaire : « pas d’industrie = pas de R&D et pas d’exportations ».

Il faut également comprendre qu’un pays qui rate une révolution industrielle entre en sous-développement relatif et s’appauvrit rapidement. La désindustrialisation de notre pays a entraîné la désertification des territoires qui ont vu leurs usines fermer, raison clé de l’apparition des « gilets jaunes ».

Dans la nouvelle révolution industrielle de l’informatique et du numérique, il n’y a pas d’autre façon de survivre et de créer des emplois que de numériser et robotiser l’appareil de production, et de développer l’intelligence artificielle en lien avec la 5G et bientôt la 6G dans le basculement programmé vers l’informatique quantique, ce qui exige des investissements publics et privés élevés.

Crédit photo : Anamul Rezwan